MboaTech Conference 2026 : à Douala, la souveraineté numérique passe de la vision au chantier

Réunie les 10 et 11 juin 2026 à la Salle des fêtes d’Akwa, à Douala, la 7ème édition de la MboaTech Conference a placé la donnée, les smart cities et l’indépendance technologique au cœur du débat. Sous le thème « Smart Cities : Cap sur la souveraineté numérique », l’événement a mis en lumière une conviction forte : le Cameroun ne pourra construire ses villes intelligentes sans maîtriser ses infrastructures, ses données et ses outils numériques.
Douala au cœur d’un débat stratégique
La 7ème édition de la MboaTech Conference, organisée les 10 et 11 juin 2026 à la Salle des fêtes d’Akwa, à Douala, a confirmé l’évolution d’un événement devenu progressivement un espace de réflexion sur l’avenir numérique du Cameroun. Cette année, le thème choisi ( « Smart Cities : Cap sur la souveraineté numérique » ) a donné une orientation particulièrement stratégique aux échanges.
Au-delà de la démonstration technologique, la conférence a posé une question centrale : comment bâtir des villes plus intelligentes, plus efficaces et plus connectées sans renforcer la dépendance du Cameroun aux plateformes, infrastructures et solutions importées ?
La problématique est majeure. Dans les transports, la santé, l’éducation, l’administration, la sécurité urbaine ou encore la gestion des services publics, les villes africaines produisent et utiliseront de plus en plus de données. Or, ces données ne sont pas de simples informations techniques. Elles deviennent des actifs économiques, des leviers de gouvernance et, dans certains cas, des enjeux de souveraineté nationale.
C’est autour de cette idée que s’est articulée une grande partie des interventions de la MboaTech Conference 2026.
La donnée, nouvelle matière première stratégique
Pour Christian Essame, fondateur du Kmer Startup Hub, la donnée représente désormais la véritable « mine d’or » de l’époque actuelle. Une formule qui résume l’un des grands basculements économiques du XXIe siècle : la valeur ne se concentre plus seulement dans les matières premières physiques, les infrastructures industrielles ou les flux commerciaux, mais aussi dans la capacité à collecter, traiter, sécuriser et exploiter intelligemment les données.
Dans le contexte camerounais, cette réflexion prend une importance particulière. Les usages numériques progressent, les services en ligne se multiplient, les entreprises digitalisent leurs processus et les citoyens interagissent de plus en plus avec des plateformes technologiques. Mais cette croissance reste largement dépendante d’infrastructures étrangères.
Christian Essame a ainsi insisté sur la nécessité de développer des solutions capables d’héberger les données des Camerounais localement, dans des centres de données basés sur le territoire national. L’enjeu dépasse la seule performance technique. Il touche à la sécurité, à la confidentialité, à la compétitivité des startups locales et à la capacité du pays à conserver une part plus importante de la valeur créée par son économie numérique.
Dans cette perspective, la souveraineté numérique ne signifie pas se couper du monde. Elle consiste plutôt à construire des capacités locales suffisantes pour négocier, produire, sécuriser et innover dans un environnement numérique dominé par de grands acteurs internationaux.
Une dépendance technologique encore massive
L’un des messages forts de cette édition est venu d’Alain Ekambi, expert du secteur, qui a replacé le débat dans une perspective plus large. Selon lui, le Cameroun et l’Afrique restent encore largement consommateurs de solutions numériques importées. Il a évoqué une dépendance pouvant représenter jusqu’à 99 % de la consommation numérique du pays et du continent.
Cette estimation, volontairement forte, met en évidence une réalité structurelle : la plupart des outils utilisés au quotidien (navigateurs, plateformes de contenus, services cloud, applications collaboratives, solutions de stockage, systèmes de paiement, outils d’intelligence artificielle) sont conçus, hébergés et contrôlés hors du continent.
Pour Alain Ekambi, affirmer la souveraineté numérique du Cameroun reviendrait donc à sécuriser les informations des citoyens, mais aussi à réduire une dépendance technologique qui limite la capacité du pays à développer ses propres champions. Il a plaidé pour une action combinée : des initiatives privées ambitieuses, mais également un cadre législatif et régulateur plus favorable à l’émergence des startups locales.
Cet appel est important. Car sans environnement juridique clair, sans politique publique cohérente et sans mécanismes de soutien adaptés, les innovations locales risquent de rester marginales face à des plateformes internationales déjà installées, massivement financées et techniquement dominantes.
Smart City : penser la ville intelligente à partir des réalités locales
La notion de Smart City a souvent été associée à des modèles importés : capteurs connectés, vidéosurveillance intelligente, plateformes urbaines centralisées, services municipaux automatisés, mobilité pilotée par la donnée. Mais à Douala, la MboaTech Conference 2026 a cherché à replacer ce concept dans une lecture plus locale.
Une ville intelligente, pour le Cameroun, ne saurait être une simple reproduction de modèles conçus ailleurs. Elle doit répondre à des problèmes concrets : embouteillages, accès aux soins, gestion des déchets, qualité de l’éducation, sécurité, paiement des services urbains, planification municipale, fluidité administrative, accès à l’information.
Dans le transport, par exemple, la donnée peut permettre de mieux comprendre les flux de mobilité, d’optimiser les itinéraires, d’améliorer la gestion des gares routières ou de faciliter l’interconnexion entre taxis, motos, bus et plateformes numériques. Dans la santé, elle peut renforcer le suivi des patients, la gestion des rendez-vous et l’accessibilité des services. Dans l’éducation, elle peut contribuer à la diffusion de contenus pédagogiques, au suivi des établissements et à l’amélioration de l’apprentissage.
Mais pour que ces solutions servent réellement les citoyens, encore faut-il que les technologies utilisées soient adaptées aux contraintes locales : connectivité irrégulière, coût des équipements, diversité linguistique, pouvoir d’achat, informalité économique, faiblesse de certaines infrastructures et besoin de confiance numérique.
C’est là que la souveraineté numérique rejoint le concept de Smart City. Une ville intelligente ne peut être durable que si elle repose sur des solutions maîtrisées, auditables, sécurisées et capables de créer de la valeur localement.
Pyramid Browser, symbole d’une alternative locale
Parmi les innovations mises en avant lors de cette édition, Pyramid Browser a occupé une place particulière. Présenté par Christian Essame, ce navigateur ambitionne de permettre aux internautes camerounais de naviguer sur le Web en toute sécurité, tout en s’appuyant sur une architecture où les données sont hébergées dans des centres de données camerounais.
L’intérêt du projet réside moins dans la seule création d’un navigateur que dans le message industriel qu’il porte. Pyramid Browser veut démontrer qu’une alternative locale est techniquement possible dans un secteur généralement dominé par des géants mondiaux. Il traduit une volonté de reprendre une partie du contrôle sur l’expérience numérique des utilisateurs, depuis l’accès au Web jusqu’à la gestion des données.
Pour l’écosystème tech camerounais, ce type d’initiative peut avoir un effet d’entraînement. Il montre que les startups locales ne doivent pas seulement se positionner sur des services périphériques, mais peuvent aussi investir des couches plus stratégiques de l’infrastructure numérique : navigation, hébergement, sécurité, contenus, plateformes et services cloud.
Le défi reste toutefois considérable. Pour convaincre massivement, une solution locale doit répondre aux standards internationaux en matière de performance, de sécurité, d’ergonomie, de compatibilité et de confiance. Elle doit également trouver un modèle économique viable, capable de soutenir son développement dans la durée.
Pyramid Play et la bataille des contenus africains
Autre projet mis en avant par la communauté MboaTech : Pyramid Play, une plateforme dédiée à la diffusion, à la promotion et à la valorisation des contenus culturels africains. Là encore, l’enjeu dépasse le divertissement. Il touche à la capacité des créateurs africains à disposer de canaux de distribution adaptés, visibles et économiquement soutenables.
La domination des grandes plateformes internationales dans la vidéo, l’audio et le streaming pose une question de captation de valeur. Les contenus africains circulent de plus en plus, mais les infrastructures de monétisation, de recommandation, de distribution et d’analyse des audiences restent souvent contrôlées par des acteurs extérieurs.
Pyramid Play se positionne donc dans un champ stratégique : celui de la souveraineté culturelle par le numérique. En donnant une meilleure visibilité aux contenus africains, une telle plateforme peut contribuer à structurer une économie créative plus autonome, à condition de bâtir un catalogue attractif, une expérience utilisateur solide et des partenariats durables avec les producteurs, artistes, médias et institutions culturelles.
Un sujet d’ordre national
Le principal enseignement de cette 7ème édition est clair : la souveraineté numérique ne peut plus être considérée comme un sujet réservé aux techniciens. Elle concerne l’économie, la sécurité, l’éducation, la culture, la gouvernance et la compétitivité nationale.
Pour le Cameroun, l’enjeu est de passer d’une économie numérique essentiellement consommatrice à une économie capable de produire ses propres outils, d’héberger ses propres données et de soutenir ses propres champions technologiques. Cette transition demandera des investissements, des compétences, une vision publique cohérente et une collaboration plus forte entre PME, universités, investisseurs, collectivités territoriales et jeunes talents.
La MboaTech Conference 2026 a eu le mérite de poser le débat dans des termes concrets. Les smart cities ne doivent pas être perçues comme une vitrine futuriste, mais comme un chantier de transformation locale. La donnée, les infrastructures, les plateformes et les contenus sont désormais au cœur de la bataille économique.
À Douala, cette 7ème édition a ainsi rappelé une évidence : l’avenir numérique du Cameroun ne se jouera pas seulement dans l’adoption des technologies, mais dans la capacité du pays à les maîtriser, les adapter et les inscrire dans une stratégie nationale de création de valeur.
Mérimé Wilson




