Richard Junior Homsi Kue, de la route à l’infrastructure digitale du fret en Afrique centrale

Du développement logiciel à la logistique, Richard Junior Homsi Kue construit YamoFret à partir d’une expérience de terrain : six camions, 200 000 kilomètres parcourus et une connaissance directe des fragilités du transport de marchandises entre les ports et l’intérieur de la région.
Certaines entreprises naissent d’une intuition. D’autres émergent d’un problème vécu suffisamment longtemps pour devenir impossible à ignorer. YamoFret appartient à cette seconde catégorie. Fondée en avril 2026 par Richard Junior Homsi Kue, la jeune pousse entend digitaliser le transport routier de marchandises en Afrique centrale, en connectant importateurs et transporteurs autour des ports de Douala et de Kribi.
L’idée est ambitieuse, mais elle ne repose pas uniquement sur une lecture théorique du marché. Elle est issue d’une expérience opérationnelle accumulée au fil des années sur les routes du Cameroun et du Tchad. Avant de vouloir transformer le fret par la technologie, Richard Junior Homsi Kue l’a pratiqué dans ses contraintes les plus concrètes : disponibilité des camions, coordination des trajets, pertes, litiges, manque de visibilité et inefficacités dans la gestion des opérations.
C’est cette proximité avec le terrain qui donne sa cohérence à son projet entrepreneurial.
Un ingénieur formé à la technologie, forgé par l’exécution
Diplômé de l’ESIEA en 2020, après une formation en informatique et réseaux, Richard Junior Homsi Kue appartient à une génération d’entrepreneurs africains capables de circuler entre plusieurs univers. Son parcours commence dans la technologie, avec une maîtrise des environnements logiciels, du développement mobile, des systèmes d’information et de la gestion de projets numériques.
Avant son diplôme d’ingénieur, il avait déjà développé une première expérience technique à l’ESPRIT, en Tunisie. Il y travaille sur des projets mêlant programmation, électronique, bases de données et développement web. Cette formation lui permet d’acquérir une compréhension concrète des outils numériques, mais aussi une culture de la conception et de la résolution de problèmes.
En France, il poursuit cette trajectoire avec une expérience de développeur mobile et full-stack chez Hokoha, avant de rejoindre Decathlon comme Application Manager. Il y intervient sur la fiabilité des applications, la gestion des incidents, le suivi des performances et la coordination entre les équipes techniques, les métiers et les utilisateurs.
Cette période lui apporte une discipline essentielle : celle des systèmes qui doivent fonctionner à grande échelle, avec des exigences élevées de disponibilité, de suivi et de qualité. Un apprentissage qui prendra tout son sens lorsqu’il s’engagera dans des activités où la technologie devait répondre à des problèmes logistiques très tangibles.
Richyfy Cargo, le laboratoire grandeur nature
En 2020, Richard Junior Homsi Kue fonde Richyfy Cargo, une entreprise spécialisée dans la logistique internationale entre la Chine et l’Afrique centrale. L’activité couvre plusieurs maillons de la chaîne, du sourcing au transport, en passant par le fret, le dédouanement et la livraison finale.
Sous sa direction, Richyfy Cargo revendique plus de 300 conteneurs traités par voie maritime, plus de 30 tonnes de marchandises acheminées par voie aérienne et environ 3 500 clients servis en Afrique centrale. Au-delà des chiffres, cette expérience lui permet d’observer les difficultés structurelles auxquelles sont confrontés les commerçants et importateurs de la région.
La logistique africaine ne se résume pas à déplacer une marchandise d’un point à un autre. Elle implique de composer avec des infrastructures inégales, une circulation imparfaite de l’information, des procédures administratives complexes et une forte dépendance à la coordination humaine. Dans ce contexte, le manque de digitalisation ne constitue pas seulement un retard technologique. Il se traduit par des coûts supplémentaires, des délais imprévisibles et une faible capacité à anticiper les incidents.
Richard Junior Homsi Kue comprend alors que le problème ne se situe pas uniquement dans l’absence de camions. Il réside aussi dans la difficulté à organiser efficacement l’offre et la demande, à suivre les trajets, à sécuriser les paiements et à centraliser les données.
De Reasy à la compréhension des corridors commerciaux
Son passage chez Reasy, entre 2023 et 2026, élargit encore cette compréhension. En tant que cofondateur et Chief Operating Officer, il participe à la construction d’une fintech destinée à faciliter les paiements des importateurs d’Afrique centrale vers leurs fournisseurs en Chine.
Le projet, incubé à Station F par HEC Paris, lève 1,8 million de dollars et se positionne à l’intersection de la finance, du commerce transfrontalier et de la logistique. Richard Junior Homsi Kue y conçoit des opérations de bout en bout, aussi bien sur le volet des paiements internationaux que sur celui de la chaîne d’approvisionnement.
Cette expérience est déterminante. Elle lui montre que les difficultés du commerce régional sont rarement isolées. Le paiement, le transport, la gestion documentaire, le dédouanement et la livraison forment un même système. Lorsqu’un seul maillon fonctionne mal, c’est toute la chaîne qui perd en efficacité.
YamoFret s’inscrit directement dans cette lecture intégrée. La plateforme est pensée comme une marketplace reliant les importateurs aux transporteurs, mais aussi comme le socle d’un écosystème plus large associant gestion de flotte, suivi GPS en temps réel, paiements sécurisés par Mobile Money, assurance et solutions de financement ou de leasing.
YamoFret, une tentative de structuration du fret régional
L’ambition de YamoFret est de répondre à une faiblesse bien identifiée du transport routier en Afrique centrale : l’absence d’une infrastructure numérique capable de fluidifier la rencontre entre l’offre de transport et les besoins des importateurs.
Dans sa présentation, Richard Junior Homsi Kue estime à 2 685 milliards de FCFA la taille du marché adressable du fret terrestre conteneurisé dans la zone CEMAC, soit environ 4,1 milliards d’euros. Cette projection doit être comprise comme une estimation de marché portée par le projet, mais elle traduit l’ampleur du potentiel qu’il cherche à exploiter.
La plateforme vise cinq pays : le Cameroun, le Tchad, la République centrafricaine, le Congo et le Gabon. Le choix de cette zone n’est pas anodin. Les ports camerounais de Douala et de Kribi jouent un rôle central dans l’approvisionnement de plusieurs économies enclavées ou dépendantes des corridors régionaux.
La question sera désormais celle de l’exécution. Dans la logistique, une plateforme ne crée de la valeur que si elle garantit la fiabilité des transporteurs, la qualité des informations, la sécurité des transactions et la résolution rapide des incidents. Elle doit également convaincre des acteurs habitués à fonctionner par relations personnelles et arrangements informels.
Le principal avantage de Richard Junior Homsi Kue réside précisément dans cette connaissance des usages. Il ne part pas d’un modèle numérique importé mécaniquement. Il cherche à bâtir une solution à partir des réalités opérationnelles qu’il a lui-même rencontrées.
Un parcours qui relie technologie, éducation et entrepreneuriat
Parallèlement à ses activités dans la logistique et la fintech, Richard Junior Homsi Kue dirige depuis 2020 l’Institut Universitaire de la Pointe. À la tête de ce groupe d’enseignement supérieur, il revendique une croissance du nombre d’étudiants, passé de 250 à 1 600, l’établissement de 125 partenariats académiques et professionnels, ainsi que la signature de 19 accords internationaux.
Il met également en avant l’extension des infrastructures, de 9 000 à 21 000 mètres carrés, et les performances de l’institution dans les examens nationaux de BTS. Ces résultats témoignent d’une capacité à gérer des organisations complexes, à structurer des partenariats et à inscrire une institution dans une trajectoire de croissance.
Cette dimension éducative éclaire aussi son approche de l’entrepreneuriat. Pour lui, la construction d’une entreprise ne repose pas seulement sur une technologie ou une opportunité commerciale. Elle suppose de réunir des compétences, de créer des process, de développer des alliances et de faire grandir les talents capables de porter le projet.
Avec YamoFret, il ouvre désormais un nouveau chapitre. Après avoir travaillé sur la formation, le commerce transfrontalier et la logistique, il entend s’attaquer à l’un des grands enjeux silencieux de l’intégration économique en Afrique centrale : la circulation plus efficace des marchandises.
La réussite du projet dépendra de sa capacité à transformer une expérience individuelle en infrastructure collective. Les 200 000 kilomètres parcourus et les opérations conduites à travers Richyfy Cargo constituent une base précieuse. Mais le véritable test sera celui du changement d’échelle : faire passer une connaissance intime des problèmes du transport à une solution adoptée par des centaines de transporteurs et d’importateurs.
Richard Junior Homsi Kue ne présente donc pas YamoFret comme une simple application. Il veut en faire une infrastructure de marché, capable de rapprocher les acteurs, de sécuriser les flux et de rendre le fret régional plus prévisible. Dans une Afrique centrale où l’intégration économique reste freinée par les coûts et la complexité des échanges, cette ambition mérite d’être suivie avec attention.
Mérimé Wilson




