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Cameroun et endettement : le pays n’est pas encore au bord du gouffre, mais il avance sur une ligne de crête

Le Cameroun n’est pas, à ce stade, un pays étranglé par un stock de dette hors de contrôle. C’est précisément ce qui rend le sujet plus sérieux. Le danger camerounais n’est pas spectaculaire. Il n’est pas dans une faillite ouverte, ni dans une perte immédiate d’accès aux financements, ni dans une dette publique qui aurait déjà franchi les seuils symboliques de crise. Il est plus discret, plus structurel, donc plus redoutable : le pays emprunte encore, rembourse encore, rassure encore, mais sa marge de manœuvre budgétaire se rétrécit à mesure que la croissance reste molle, que les recettes fiscales demeurent insuffisantes et que le service de la dette absorbe une part croissante de l’énergie financière de l’État.

Au 30 septembre 2025, l’encours de la dette publique du Cameroun s’établissait à 14 591 milliards de FCFA, soit 43,9 % du PIB, selon la Caisse autonome d’amortissement. Le même tableau indiquait un service de la dette publique de 110,2 milliards de FCFA pour le seul mois de septembre 2025. Ces chiffres disent deux choses à la fois. D’abord, le Cameroun reste très en dessous du plafond communautaire de 70 % du PIB fixé dans l’espace CEMAC. Ensuite, la vraie tension n’est plus seulement celle du volume global de dette, mais celle de la liquidité : combien l’État doit payer, à quel rythme, avec quelles recettes et au détriment de quelles autres priorités.

Une dette soutenable sur le papier, vulnérable dans la réalité

Le ratio dette publique/PIB du Cameroun peut donner une impression de confort relatif. Comparé à plusieurs pays africains déjà engagés dans des restructurations ou dans des situations de quasi-asphyxie budgétaire, Yaoundé conserve une signature encore défendable. Le pays n’est ni le Ghana d’avant restructuration, ni la Zambie post-défaut, ni un État dont la dette dépasse déjà la taille de l’économie annuelle.

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Mais cette lecture comptable est incomplète. Dans un pays à faible pression fiscale, une dette de 44 % du PIB peut être plus lourde à porter qu’une dette de 70 % dans une économie capable de collecter massivement l’impôt, d’exporter des biens transformés et de refinancer sa dette à faible coût. La question camerounaise n’est donc pas : “Le ratio est-il encore inférieur au seuil CEMAC ?” La vraie question est : “L’économie produit-elle assez de recettes publiques, de devises, de croissance et de productivité pour supporter durablement cette dette ?”

La réponse est nuancée, mais préoccupante. Le FMI a indiqué en février 2026 que la croissance camerounaise aurait ralenti à 3,1 % en 2025, contre 3,5 % en 2024, tandis que le déficit budgétaire global serait passé d’environ 1,5 % du PIB en 2024 à près de 2 % du PIB en 2025. L’institution souligne aussi un affaiblissement de la position extérieure, avec un déficit courant estimé à 3,9 % du PIB en 2025, contre 3,3 % en 2024.

Ces données sont essentielles. Elles montrent que le Cameroun n’est pas dans une crise de stock, mais dans une fragilisation progressive de ses fondamentaux. Une dette devient dangereuse non seulement quand elle est élevée, mais quand l’économie qui la porte ne se transforme pas assez vite.

Le piège camerounais : emprunter pour respirer, pas toujours pour transformer

Tout endettement n’est pas mauvais. Une dette qui finance des barrages, des ports, des routes économiques, des réseaux électriques, des infrastructures numériques ou des chaînes logistiques performantes peut devenir un accélérateur de développement. À l’inverse, une dette qui sert à combler des déficits récurrents, régler des arriérés, refinancer des échéances ou soutenir une dépense courante rigide devient un anesthésiant budgétaire.

Le Cameroun se situe entre ces deux réalités. Le pays a investi dans de grandes infrastructures, certaines indispensables à sa montée en puissance économique. Mais le rendement global de l’investissement public reste insuffisant. Trop de projets prennent du retard. Trop de chantiers coûtent plus cher que prévu. Trop d’équipements structurants tardent à produire l’effet de croissance attendu. Trop de financements sont engagés avant que la capacité administrative, technique et opérationnelle de livraison ne soit pleinement maîtrisée.

C’est ici que l’endettement cesse d’être un simple outil financier pour devenir un révélateur de gouvernance. Le problème n’est pas seulement de savoir combien le Cameroun emprunte. Il est de savoir ce que chaque milliard emprunté rapporte à l’économie nationale.

Le signal d’alerte du FMI : le risque élevé de surendettement

Le FMI reste prudent dans son langage, mais ses formulations sont nettes. En juillet 2025, l’institution appelait déjà le Cameroun à maintenir une politique budgétaire prudente afin de préserver la soutenabilité de la dette, tout en insistant sur la nécessité de mobiliser davantage de recettes non pétrolières, de réduire les vulnérabilités financières et de traiter les faiblesses de gestion des finances publiques, de gouvernance et de lutte contre la corruption.

En février 2026, le diagnostic s’est durci : le FMI indique que les pressions de financement à court terme restent élevées et que l’analyse de viabilité de la dette du Cameroun continue de montrer un risque global élevé de surendettement. Cette phrase doit être lue avec sérieux. Elle ne signifie pas que le Cameroun est insolvable. Elle signifie que la trajectoire actuelle expose le pays à une zone de vulnérabilité où un choc extérieur, une baisse des recettes pétrolières, une crise sécuritaire, une hausse des taux ou une mauvaise exécution budgétaire peuvent rapidement détériorer l’équilibre.

Le Cameroun a donc encore une capacité d’endettement. Mais cette capacité n’est plus un espace libre. C’est une marge conditionnelle, fragile, dépendante de la qualité des politiques publiques.

Le vrai plafond n’est pas 70 % du PIB

Le seuil CEMAC de 70 % du PIB est utile comme repère institutionnel. Mais il ne doit pas devenir une illusion politique. Un pays ne devient pas soudainement vulnérable à 70 %, ni automatiquement solide à 44 %. Le vrai plafond camerounais est plus bas, parce que la base fiscale reste étroite, parce que l’économie informelle demeure massive, parce que les exportations sont encore insuffisamment transformées et parce que l’État supporte des charges sécuritaires, sociales et administratives lourdes.

Le pays pourrait théoriquement emprunter davantage. Mais économiquement, il ne devrait le faire que dans trois cas : pour financer des projets à rendement mesurable, pour accélérer la transformation productive, ou pour refinancer à meilleur coût des engagements existants. Tout autre endettement ajouterait de la dette à la dette, sans renforcer la capacité de remboursement.

C’est le cœur du sujet : le Cameroun ne manque pas seulement d’argent. Il manque encore de rendement public.

Une économie diversifiée, mais pas assez productive

Le Cameroun possède un avantage réel : son économie est plus diversifiée que celle de plusieurs voisins. Agriculture, bois, pétrole, gaz, mines, services, commerce, télécommunications, finance, BTP, logistique portuaire : la base productive existe. Mais cette diversité ne suffit pas si elle ne se traduit pas par une montée en gamme industrielle, une hausse des exportations transformées et une amélioration massive de la productivité.

Le pays produit, mais transforme encore trop peu. Il exporte, mais capte insuffisamment de valeur. Il investit, mais convertit trop lentement l’investissement en croissance robuste. Il dispose d’un marché intérieur important, mais l’intégration industrielle reste limitée. Or une dette devient soutenable lorsque l’économie qu’elle finance devient plus compétitive. À défaut, l’État finit par emprunter pour compenser la faiblesse de la transformation.

Le service de la dette, symptôme d’une contrainte plus profonde

À fin septembre 2025, le Cameroun avait déjà remboursé 1 030,3 milliards de FCFA au titre du service cumulé de la dette, selon des données relayées à partir de la CAA. Ce montant illustre la pression croissante sur la trésorerie publique. Chaque franc consacré au remboursement est légitime, car un État doit honorer sa signature. Mais chaque franc mobilisé pour servir la dette est aussi un franc qui ne finance pas directement l’école, la santé, l’entretien routier, la modernisation administrative, l’énergie ou l’appui aux entreprises.

La dette devient alors un arbitrage silencieux. Elle ne se voit pas seulement dans les tableaux du ministère des Finances. Elle se voit dans les hôpitaux sous-équipés, les routes dégradées, les retards de paiement aux prestataires, les investissements publics reportés, les PME en attente de règlement, les collectivités locales sans moyens réels.

C’est pourquoi le débat sur l’endettement doit sortir du confort technocratique. La dette n’est pas une abstraction. Elle organise les priorités d’un pays.

Le risque politique : différer les réformes par l’emprunt

L’endettement peut devenir une facilité politique. Il permet de repousser les réformes difficiles : élargissement de l’assiette fiscale, rationalisation des subventions, réforme des entreprises publiques, maîtrise de la masse salariale, lutte contre les dépenses improductives, amélioration de la commande publique, transparence sur les arriérés.

Le Cameroun ne peut plus se permettre cette facilité. Sa crédibilité future dépendra moins de sa capacité à signer de nouveaux prêts que de sa capacité à démontrer que l’argent emprunté produit une croissance additionnelle, vérifiable et durable.

La discipline budgétaire ne doit pas signifier austérité aveugle. Elle doit signifier hiérarchie claire des priorités. Un pays jeune, urbanisé, confronté à des besoins massifs d’infrastructures, ne peut pas renoncer à investir. Mais il doit mieux choisir, mieux exécuter, mieux contrôler et mieux évaluer.

Ce que le Cameroun doit faire maintenant

La première urgence est fiscale. Le pays doit augmenter ses recettes non pétrolières sans étouffer les entreprises formelles déjà surchargées. Cela suppose de réduire l’informel, digitaliser davantage l’administration fiscale, élargir l’assiette, limiter les exonérations inefficaces et restaurer la confiance entre l’État et les contribuables.

La deuxième urgence est la qualité de la dépense. Le Cameroun doit cesser de considérer l’investissement public comme un simple volume budgétaire. Ce qui compte, ce n’est pas seulement le montant engagé, mais le délai de livraison, le coût final, l’impact économique et la capacité de maintenance.

La troisième urgence est la transparence. Une dette bien documentée, lisible, suivie et débattue est moins dangereuse qu’une dette opaque. Les engagements des entreprises publiques, les garanties de l’État, les restes à payer et les passifs contingents doivent être surveillés avec rigueur.

La quatrième urgence est productive. Le pays doit orienter l’endettement vers l’énergie, la logistique, l’agro-industrie, la transformation locale, les corridors commerciaux, le numérique utile et les infrastructures à effet multiplicateur. La dette n’est défendable que si elle prépare une économie plus forte que celle qui l’a contractée.

Le Cameroun a encore de la marge, mais il n’a plus droit à l’insouciance

Le Cameroun n’est pas en faillite. Il n’est pas non plus dans une situation confortable. Son endettement reste contenu en apparence, mais la dynamique budgétaire appelle une vigilance sévère. Le pays dispose encore d’une marge d’emprunt, mais cette marge doit être traitée comme un capital stratégique rare, non comme une réserve politique mobilisable à volonté.

La dette camerounaise n’est pas encore une crise. Elle est un test. Un test de gouvernance, de discipline, de lucidité et de transformation économique. Le pays peut encore utiliser l’endettement comme levier de développement. Mais à une condition : que chaque nouveau franc emprunté soit jugé non à l’aune de l’urgence budgétaire du moment, mais à celle de sa capacité à produire demain plus de richesse, plus de recettes, plus d’emplois et plus de souveraineté économique.

Le Cameroun n’a pas seulement besoin de moins s’endetter. Il a besoin de mieux mériter sa dette.

Mérimé Wilson

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