Jefferson Iwengue, l’homme qui parle aux régulateurs sans perdre le sens du marché

Dans l’écosystème fintech africain, certains profils savent “faire du business”. D’autres savent “faire du droit”. Plus rares sont ceux qui tiennent les deux fils à la fois et comprennent que, dans la finance digitale, la croissance n’est jamais durable si la conformité n’est qu’un slogan. Jefferson Iwengue appartient à cette catégorie : un opérateur de terrain, formé à la rigueur juridique, passé par les exigences commerciales des télécoms, et désormais aux commandes d’un déploiement multi-pays où chaque avancée doit être gagnée à la fois dans les chiffres… et dans les textes.
Depuis août 2025, il pilote pour Yellow Card la région Afrique centrale francophone en tant que Country Manager, avec une responsabilité qui dépasse largement un intitulé de poste : conduire des opérations sur plusieurs juridictions, bâtir des stratégies réglementaires, structurer des partenariats bancaires et mobile money, et transformer des objectifs globaux en exécution locale dans des marchés où le cadre des actifs numériques demeure complexe et évolutif.
Son parcours dit beaucoup de la nouvelle génération de dirigeants fintech en zone CEMAC et au-delà : des bâtisseurs capables de dialoguer avec les autorités, sans se couper des réalités d’acquisition client, de culture d’équipe, de performance opérationnelle et de crédibilité de marque. Autrement dit : des profils qui savent que, dans des industries régulées, la confiance n’est pas un discours, c’est une architecture.
Jefferson Iwengue arrive dans cette séquence avec un avantage rare : il a appris le terrain avant d’apprendre les normes. Dans les télécoms, d’abord, où la vente B2B, les cycles longs, les exigences de service et la gestion de comptes institutionnels forgent une discipline : celle des engagements concrets, des SLA, des budgets, et de la réputation qu’on construit ou qu’on perd à chaque incident. Son passage par Orange Cameroun, puis par Newtelnet Cameroun, l’installe dans une culture de performance commerciale où la valeur se prouve, où la relation client est stratégique, et où l’on comprend rapidement que les entreprises n’achètent pas une promesse : elles achètent une fiabilité.
Mais sa trajectoire ne s’arrête pas à l’exécution commerciale. Elle se renforce dans un autre monde, plus silencieux et plus décisif : celui du droit. En cabinet, comme juriste en formation, il s’immerge dans les logiques de recherche, d’analyse, de procédure, de preuve. Ce détour n’est pas une parenthèse : c’est une mutation. Dans les marchés africains, où l’innovation avance souvent plus vite que le texte, le droit devient une “technologie” à part entière : un langage permettant de sécuriser, de négocier, d’anticiper et de rendre bancable ce qui, autrement, resterait perçu comme un risque.
C’est dans cet entre-deux (business et norme) que s’écrit sa montée en puissance chez Yellow Card. L’entreprise, devenue l’un des acteurs panafricains les plus visibles sur l’infrastructure stablecoin et les usages crypto orientés paiement, évolue dans un espace où la pédagogie est aussi importante que le produit. La question n’est pas seulement “comment ça marche”, mais “qui encadre, qui autorise, qui supervise, qui répond en cas d’incident, et selon quelle logique de protection ?”. Dans des régions où les cadres PSAN et les dispositifs d’agrément ne sont pas uniformes (ou parfois pas encore opérationnels) l’exécution devient un exercice d’équilibriste.
Jefferson Iwengue, dans cet environnement, incarne une approche : avancer vite, mais avancer propre. Les contenus publics autour de Yellow Card évoquent cette attention à la conformité, à la veille normative, et à la nécessité d’aligner la croissance sur des directives nationales et régionales. Et c’est précisément là que le profil prend de l’épaisseur : la conformité n’est pas seulement un “département”, c’est un levier de marché. Dans la finance, la régulation n’est pas un frein ; c’est une barrière à l’entrée. Celui qui la comprend, et sait la travailler, se donne un avantage compétitif.
Le défi, en Afrique centrale francophone, est d’autant plus stratégique que les usages numériques explosent, que les flux transfrontaliers restent coûteux, et que l’appétit pour des instruments de paiement plus fluides grandit tandis que les autorités cherchent, elles, à protéger la stabilité financière, lutter contre les abus, et garder la main sur l’écosystème. Dans cette zone, construire une fintech crédible signifie souvent : expliquer avant de vendre, rassurer avant de scaler, prouver avant d’accélérer.
Ce que l’on observe chez Jefferson Iwengue, c’est une manière de “tenir la ligne” entre ces intérêts. D’un côté, la pression business : croissance, acquisition client, onboarding B2B, partenariats, marque. De l’autre, la pression institutionnelle : conformité, licences, exigences KYC/AML, protection des données, fiscalité, droit OHADA, droit bancaire. C’est la réalité quotidienne d’une expansion multi-juridictionnelle (Gabon, Cameroun, Congo, RDC ) où chaque marché a ses codes, ses rythmes administratifs, ses priorités politiques, et ses propres sensibilités sur les actifs numériques.
Dans le même temps, son engagement comme président d’Alkebulan FinTech Services Gabon (structure positionnée sur l’innovation des paiements digitaux et l’infrastructure stablecoin en zone CEMAC ) confirme un fil conducteur : la volonté de bâtir, pas seulement de représenter. À ce niveau, la fonction n’est plus une ligne dans un CV : c’est un poste d’architecture. Il s’agit de structurer une vision, attirer des partenaires, sécuriser des relations institutionnelles, mener une équipe, et chercher l’alignement entre innovation, sécurité et conformité; les trois piliers sans lesquels la finance digitale se fragilise.
Le timing est intéressant. Dans plusieurs pays, les États affichent une ambition de digitaliser les paiements et les transactions, avec des dynamiques publiques et privées qui s’accélèrent. Dans ce contexte, les stablecoins et les rails de paiement associés deviennent un sujet sérieux, parce qu’ils touchent à la fluidité du commerce, aux transferts, aux importations, aux paiements B2B et donc à l’économie réelle. Et Yellow Card, de son côté, s’inscrit dans une stratégie où des partenariats de niveau mondial viennent renforcer la crédibilité de l’infrastructure, notamment via des initiatives annoncées avec Visa autour des paiements en stablecoins sur certains marchés.
Mais une crédibilité “globale” ne suffit pas. En Afrique centrale, la confiance se gagne localement. Elle se gagne dans les réunions techniques, les consultations, les échanges avec les superviseurs, et le sérieux opérationnel. Elle se gagne aussi dans la capacité à construire une culture d’entreprise cohérente dans des équipes dispersées, multiculturelles, parfois à distance, avec des exigences d’exécution homogènes. Or, dans la description même de son rôle, Jefferson Iwengue est présenté comme un manager qui travaille la culture interne autant que la performance : budget, marque, onboarding B2B, excellence opérationnelle et cohésion des équipes.
C’est souvent ce détail qui sépare un “country lead” d’un dirigeant. La fintech est un secteur où l’on peut se laisser hypnotiser par le produit, la levée, les volumes. Mais la vérité du terrain est plus prosaïque : sans process, sans contrôle, sans qualité, sans support, sans formation, sans conformité intégrée tout se casse tôt ou tard. Les marchés africains n’ont pas besoin de promesses. Ils ont besoin d’infrastructures de confiance.
Au fond, le portrait de Jefferson Iwengue raconte un enjeu plus large que sa trajectoire : l’émergence d’un leadership fintech francophone d’Afrique centrale qui veut compter, non par le bruit, mais par la solidité. Des profils qui comprennent que, dans les industries financières, l’innovation ne se juge pas à son audace… mais à sa capacité à survivre à l’épreuve du régulateur, du risque et du temps.
Et c’est peut-être là sa signature la plus intéressante : faire du droit un accélérateur, pas un frein. Faire de la conformité un levier commercial, pas une contrainte. Faire de la discussion institutionnelle un outil de construction, pas un simple passage obligé. Dans des marchés où la perception des actifs numériques reste parfois polarisée, cette posture est stratégique : elle permet de déplacer le débat du fantasme vers l’ingénierie, de l’opinion vers la preuve, du “buzz” vers l’usage.
Si l’Afrique centrale francophone veut réussir sa transition vers une finance digitale inclusive, sûre et compétitive, elle aura besoin de ce type de dirigeants : des opérateurs hybrides, capables de parler le langage des marchés et celui des institutions et de construire, entre les deux, des solutions qui tiennent debout.
Mérimé Wilson




