« Le Cameroun doit aimer sa diaspora, pas seulement son argent »

Entretien avec Samir Bouzidi

Ethnomarketer, spécialiste des diasporas africaines

CEO et fondateur d’Impact Diaspora

Auteur du livre blanc « Libérer le potentiel des diasporas pour le développement local en Afrique »

Promoteur de la plateforme « jesuisaucameroun.com »

Un milliard trois cents millions de dollars en 2024, soit près de 652 milliards de FCFA. C’est la somme que les Camerounais de l’étranger ont fait parvenir à leur pays sur une seule année, davantage que les investissements directs étrangers reçus sur la même période. Le chiffre est connu, régulièrement cité, volontiers brandi. Il dit pourtant assez peu de la relation réelle qui lie le Cameroun aux cinq à six millions de ses ressortissants installés en Afrique, en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Car derrière le volume se loge une question rarement posée : qu’a-t-on construit pour mériter cet attachement ? L’année 2026 a vu se multiplier les initiatives institutionnelles, du lancement de l’étude DIASDEV sur un produit d’épargne dédié à la préparation d’une stratégie nationale de mobilisation avec l’OIM, en passant par un espace réservé au salon PROMOTE. Toutes reposent sur une même hypothèse implicite, celle d’une diaspora envisagée d’abord comme un gisement financier à capter. C’est précisément cette perspective que Samir Bouzidi propose de renverser.

Ethnomarketer, fondateur et CEO d’Impact Diaspora, auteur du livre blanc « Libérer le potentiel des diasporas pour le développement local en Afrique », il défend une distinction qui structure l’ensemble de son propos : celle qui sépare investir de s’investir. Moins de 1 % de la diaspora camerounaise investira probablement un jour dans son pays d’origine, estime-t-il. Mais une très large majorité se dit prête à y engager ses compétences, ses réseaux, son temps, ses dons et ses achats, à condition qu’on lui en ouvre le chemin.

C’est le pari de la plateforme jesuisaucameroun.com, qui recense déjà 197 besoins locaux et fédère quatorze villes membres de l’Association des maires des villes du Cameroun. Dans cet entretien, Samir Bouzidi revient sur la destination réelle des transferts, sur les angles morts de la stratégie publique de mobilisation, sur le rôle de l’intelligence artificielle dans l’outillage des collectivités et sur ce qui demeure, selon lui, le premier chantier de tous les autres : la confiance.

À combien estime-t-on la taille de la diaspora camerounaise et à combien s’élèvent ses contributions au Cameroun ?

Les Camerounais de l’étranger ont envoyé environ 1,3 milliard de dollars en 2024, soit près de 652 milliards de FCFA, en hausse de 8 % sur un an et l’équivalent de 1,4 % du PIB (source : Banque mondiale).

Un montant qui rivalise désormais avec les investissements directs étrangers, estimés à 929 millions de dollars en 2024. Mais au-delà du volume, ces transferts ont une caractéristique essentielle : leur régularité. Ils arrivent chaque mois, par des millions de gestes individuels, y compris lorsque le pays traverse des crises.

Et ce n’est qu’une partie du potentiel. La diaspora camerounaise est estimée entre 5 et 6 millions de personnes, principalement en Afrique, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, avec une forte proportion de profils qualifiés dans les pays de l’OCDE.

Quant à savoir précisément combien ils sont, j’aime dire qu’avec les diasporas africaines, il y a deux travaux d’Hercule : les compter… et les mettre d’accord !

Sait-on à quoi servent principalement les montants transférés par la diaspora : aide à la famille, épargne, investissement… ?

C’est ici que le discours public devrait commencer. Les données officielles indiquent que 65,8 % des transferts financent la consommation courante, 12,7 % l’immobilier et 6,9 % l’épargne, tandis que 14,5 % sont destinés aux activités génératrices de revenus.

Si ces chiffres sont fiables, cela place le Cameroun plutôt dans la moyenne haute en Afrique : près de 34 % des montants transférés seraient ainsi orientés vers des projets ou de l’épargne, contre environ 20 % en Afrique subsaharienne.

Par raccourci, on présente pourtant souvent ces chiffres comme le signe d’une diaspora qui « aide » davantage qu’elle n’investit. Cette lecture me paraît trop simpliste.

La réalité est plus complexe : ceux qui envoient régulièrement de l’argent pour soutenir leur famille ne sont pas nécessairement les mêmes profils que ceux disposant d’un potentiel élevé d’épargne ou d’investissement.

Et investir est beaucoup plus engageant. Cela suppose notamment de la confiance, des relais fiables, des moyens et une bonne lisibilité des opportunités.

La vraie question est donc moins : « pourquoi la diaspora n’investit-elle pas ? » que : « qu’avons-nous mis en place pour lui donner envie et confiance d’investir ? »

Quel regard portez-vous sur la stratégie publique de mobilisation des contributions de la diaspora ?

2026 est une année relativement active sur le front institutionnel, avec notamment le lancement de l’étude DIASDEV sur un produit d’épargne destiné à la diaspora, la préparation d’une stratégie nationale de mobilisation avec l’OIM, un espace dédié au salon PROMOTE et le prochain forum Ensemble Back Home à Paris.

Ces initiatives sont légitimes et attendues. Mais je crains qu’elles restent encore éloignées des véritables enjeux. Elles partagent un même tropisme : considérer la diaspora avant tout comme un gisement financier à capter.

Or le principal enjeu est d’abord de consolider, voire de réparer, le capital confiance. Le Cameroun gagnerait à rejoindre le cercle, encore trop restreint en Afrique, des pays qui aiment leur diaspora et pas seulement son argent.

Une première preuve forte de reconnaissance serait de faciliter concrètement le lien avec le pays : rendre les visas gratuits pour la diaspora et surtout beaucoup plus simples à obtenir, par exemple avec un passeport étranger accompagné d’un extrait de naissance attestant du lien d’origine avec le Cameroun.

Surtout, le Cameroun doit aller plus loin en mobilisant davantage de ressources souveraines pour structurer cette relation. Aujourd’hui, le pays reste encore très dépendant des programmes de coopération étrangère, avec les risques que cela peut entraîner en matière de conflits d’intérêts et de continuité des actions. La mobilisation de la diaspora doit désormais être intégrée comme une véritable politique publique camerounaise : c’est un marathon, pas un sprint au gré des programmes extérieurs.

Vous insistez souvent sur le fait que les diasporas ont davantage tendance à s’investir qu’à investir. Pouvez-vous nous expliquer cette distinction ?

À l’échelle de la diaspora camerounaise, moins de 1 % investira probablement un jour dans son pays d’origine. Investir suppose d’avoir les moyens, de trouver la bonne opportunité et le bon partenaire, mais surtout d’avoir confiance.

En revanche, une très large majorité souhaite s’investir : mettre à disposition ses compétences, ses réseaux, son épargne, faire des dons, contribuer par le tourisme ou encore par ses achats.

C’est tout le pari de JeSuisAuCameroun : promouvoir une diaspora qui s’investit, et pas uniquement une diaspora qui investit.

L’engagement peut prendre sept formes et couvrir quinze domaines, de l’éducation à la santé, en passant par l’environnement, l’innovation ou le rayonnement international. L’engagement d’abord, le capital ensuite. Car c’est en s’impliquant sur le terrain que l’on cultive la connaissance, le réseau et la confiance qui peuvent finalement conduire à investir.

Notre première priorité est la restauration des écoles, une cause particulièrement consensuelle auprès de la diaspora camerounaise. Nous voulons également bientôt faciliter l’accession à la propriété pour la diaspora, avec l’appui des mairies, car c’est là une première étape vers une meilleure intégration économique et humaine de la diaspora.

La plateforme JeSuisAuCameroun s’inscrit-elle dans cette logique ?

Oui, tout à fait, avec cette promesse simple : rendre les vacances des Camerounais de l’étranger plus utiles à leurs communautés et à leurs villes d’origine.

La plateforme compte déjà 197 bonnes actions dans 14 domaines : santé, formation, éducation, culture, etc.

Mais nous avons conscience qu’un tel dispositif ne fonctionne que s’il inspire confiance. Quatorze grandes villes membres de l’Association des maires des villes du Cameroun sont engagées et leurs points focaux diaspora ont été formés. Chaque ville s’engage à répondre sous cinq jours ouvrés, avec un interlocuteur identifié. Un système de suivi permet ensuite de vérifier que la mise en relation a bien eu lieu. Les données sont hébergées en Allemagne, soumises au RGPD et supprimées automatiquement après douze mois. Pour une diaspora qui craint souvent le fichage, la confiance et la protection des données ne sont pas un détail : ce sont les conditions d’entrée.

La plateforme se positionne comme un « ecosystem builder » de la diaspora, en lien avec les villes et les entreprises. Pouvez-vous nous expliquer concrètement son rôle ?

Le dispositif ne s’adresse pas uniquement aux villes camerounaises. Il crée une interface entre diasporas, territoires, associations et entreprises.

Avec les villes, notre stratégie repose sur trois piliers : la formation continue, un monitoring rapproché et l’intégration progressive de l’IA, notamment avec WhatsApp, pour faciliter les interactions individuelles et collectives avec la diaspora. Cette dernière fonctionnalité est actuellement en développement.

Nous misons d’ailleurs beaucoup sur l’IA pour faciliter le travail des collectivités. À ce jour, 70 % des 197 bonnes actions publiées sur la plateforme l’ont été grâce à notre fonctionnalité IA, qui permet de structurer le besoin et d’améliorer sa présentation.

Les associations peuvent également rejoindre la plateforme, sous réserve de notre système de scoring et de validation, avec une première due diligence assistée par l’IA.

Les entreprises peuvent, elles aussi, s’inscrire dans la démarche à travers leurs programmes RSE. Nous sommes déjà en contact avec de grandes banques et des opérateurs télécoms au Cameroun.

Notre rôle reste finalement simple : mettre en relation un besoin local clairement identifié avec les compétences, les réseaux et les capacités d’action de la diaspora, tout en donnant aux villes les outils pour mieux gérer cette relation dans la durée.

Quel est, selon vous, le principal défi pour mobiliser la diaspora camerounaise ?

Le principal défi est de consolider, voire de réparer, la confiance de la diaspora. Et pour cela, il faut notamment arrêter de parler uniquement d’argent. La diaspora représente aussi des compétences, des réseaux d’influence, du temps, du tourisme, des dons et une capacité de rayonnement international.

Le deuxième défi est de changer profondément le mindset au Cameroun, où la diaspora est encore trop souvent réduite à une source de financement.

Avec plus d’un milliard de dollars transférés chaque année, sans compter les flux informels, le Cameroun doit désormais mieux structurer, clarifier et mettre en visibilité ses besoins de développement, en précisant les opportunités de contribution pour la diaspora : argent, compétences, réseaux, expertise ou temps, tourisme…

La question n’est donc plus de savoir si la diaspora veut contribuer. Elle contribue déjà. L’enjeu est désormais de savoir comment mieux fertiliser cet élan et comment l’État comme les collectivités locales peuvent être à la hauteur des attentes et des exigences de cette diaspora.

C’est aussi pourquoi il faut faire monter les villes en compétences pour mieux accueillir, orienter et valoriser ces contributions.

Ce qui se construit aujourd’hui au Cameroun avec ce projet pilote doit pouvoir demain servir de modèle à d’autres pays africains.

Entretien réalisé par Mérimé Wilson

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