Le fondateur d’Impact Diaspora répond, point par point, aux trois questions que se pose la diaspora camerounaise : qui possède la plateforme, à quoi elle sert, et ce qui se passe quand personne ne répond
Ils sont plus de six millions à vivre hors du Cameroun. L’une des diasporas les plus nombreuses du continent, l’une des plus régulièrement citées en exemple pour sa réussite individuelle, et l’une des moins documentées. Personne ne sait avec précision combien ils sont, où ils se trouvent, ce qu’ils savent faire, ni ce qu’ils accepteraient de faire pour leurs villes d’origine. C’est dans cet angle mort statistique que s’installe jesuisaucameroun.com, lancé en juin 2026 à Bafoussam lors de l’assemblée générale de l’Association des Maires des Villes du Cameroun.
Le mécanisme tient en quelques clics. Un membre de la diaspora renseigne ses dates de séjour, sa ville, ses domaines d’intérêt parmi quinze thématiques, la manière dont il souhaite contribuer, puis reçoit des « bonnes actions » auxquelles candidater. Un point focal diaspora, identifié dans chaque ville membre, reçoit la candidature et dispose de cinq jours ouvrés pour répondre. À ce jour, 197 bonnes actions ont été publiées, dont 70 % structurées par une fonctionnalité d’intelligence artificielle. Derrière la plateforme, un antécédent qui explique tout : le programme Invest in Diaspora, qui a formé une centaine de villes africaines dans 20 pays depuis 2023.
Reste l’objection qui décide de tout. Des mairies comme partenaires opérationnels, une association de maires comme rampe de lancement, un bailleur qui est l’Association Internationale des Maires Francophones : vu de Bruxelles, de Montréal ou de Munich, l’ensemble a l’apparence exacte d’un programme d’État. Or, dans une diaspora où le capital confiance envers les institutions publiques est entamé, cette ressemblance suffit à tuer un projet avant qu’il ne commence. La réponse de Samir Bouzidi est frontale : la plateforme appartient à Impact Diaspora, société de droit européen basée à Marseille, aucun flux financier ne transite par le dispositif, et une mairie n’accède qu’aux coordonnées des personnes qui lui écrivent, jamais à une base complète d’inscrits.
Ce qui fait la valeur de cet entretien tient moins aux intentions qu’aux mécanismes. Un courriel automatique part au quinzième jour pour vérifier que le contributeur a bien été contacté. Une ville qui ne répond pas s’expose à une suspension provisoire, le temps de mesures correctives. L’abonnement est gratuit la première année parce qu’un bailleur en couvre une partie et que la startup complète en pro bono. C’est sur ces engagements vérifiables, et non sur le discours, que se jugera le pilote camerounais. Samir Bouzidi nomme d’ailleurs lui-même la condition qui commande tout le reste, et elle ne dépend pas de lui : la réparation du capital confiance, dont la gratuité des visas pour la diaspora est devenue le test le plus visible.
« Une diaspora massive, et paradoxalement très peu documentée »
En tant qu’expert des diasporas africaines, où placez-vous les Camerounais de l’étranger ?
C’est une diaspora massive, estimée à plus de 6 millions d’individus, très dispersée entre l’Afrique (notamment les pays limitrophes), l’Europe et l’Amérique du Nord. Les Camerounais se distinguent par leurs qualités individuelles et sont souvent cités comme des exemples d’intégration dans leurs pays d’accueil.
Cette diaspora est une véritable mosaïque qui reflète la diversité du Cameroun, avec des profils très variés, de l’étudiant au chef d’entreprise, en passant par les travailleurs précaires ou les professionnels de haut niveau (médecins…). Elle reste toutefois assez clivée, et le lien avec le Cameroun d’origine repose encore largement sur les attaches familiales et communautaires.
Paradoxalement, malgré son ancienneté et son importance, cette diaspora demeure encore très peu documentée.
Que faut-il pour stimuler la mobilisation des diasporas pour le développement du Cameroun ?
Le principal enjeu est de consolider, voire de réparer, le capital confiance. Le Cameroun gagnerait à rejoindre le cercle, encore trop restreint en Afrique, des pays qui aiment leur diaspora et pas seulement son argent.
Une première preuve forte de reconnaissance serait de faciliter concrètement le lien avec le pays, notamment en rendant les visas gratuits pour la diaspora et beaucoup plus simples à obtenir (par exemple avec un passeport étranger accompagné d’un extrait de naissance prouvant le lien d’origine avec le Cameroun).
On le constate d’ailleurs sur la plateforme : les premières interactions avec la diaspora font très souvent ressortir cette question épineuse comme un véritable point conditionnel à son engagement.
« Tous les ingrédients étaient réunis »
Vous êtes très engagé sur les diasporas africaines, votre startup Impact Diaspora est née à Dakar en 2020 avec une filiale ouverte à Marseille fin 2023, et vous avez retenu le Cameroun comme pays pilote de jesuisaupays.com. Comment en arrive-t-on là, et qu’est-ce qui, dans la diaspora camerounaise précisément, vous a convaincu de commencer par elle ?
J’ai une affection particulière pour les Camerounais. Mes amis d’enfance en France sont Camerounais, et ce sont notamment eux qui m’ont transmis cette passion pour l’ethnologie africaine.
En tant que précurseur de l’ethnomarketing en France et en Europe, j’ai eu l’occasion d’étudier et de valider le potentiel de cette diaspora particulièrement dynamique.
Par ailleurs, dans le cadre de mon programme « Invest in Diaspora », qui m’a permis de former une centaine de villes africaines dans 20 pays, j’ai pu constater chez les maires camerounais une volonté sincère de se rapprocher de leur diaspora.
Tous les ingrédients étaient donc réunis pour se lancer au « Continent » comme pays africain pilote.
Prenons un cas concret. Une Camerounaise installée à Bruxelles atterrit à Douala le 3 août pour trois semaines. Que fait-elle exactement sur jesuisaucameroun.com, et que se passe-t-il après qu’elle a répondu à une mission ?
Le parcours est volontairement simple. Elle se rend sur le moteur de recherche de la page d’accueil, renseigne ses dates de séjour, sa ville, ses domaines d’action (il existe quinze domaines : éducation, culture, innovation, santé, environnement…) ainsi que la manière dont elle souhaite contribuer (compétences, dons, réseaux, tourisme solidaire…).
Elle clique ensuite sur le bouton « Trouver une bonne action ». Il ne lui reste plus qu’à candidater en remplissant un formulaire qui arrive directement auprès du point focal diaspora de la ville concernée, chargé du suivi de la mise en relation.
Elle peut également soumettre directement son profil (par exemple : « Je suis experte en IA et je souhaite former des jeunes dans ma ville ») ou proposer un projet, pas forcément entrepreneurial.
Le point focal de chaque ville est chargé de publier les annonces et de répondre aux sollicitations de la diaspora sous cinq jours ouvrés, avec un objectif de réduction progressive de ce délai en fonction du niveau de maturité atteint.
Une vidéo IA explique le concept : https://jesuisaucameroun.com/fr/comment-ca-marche
« La plateforme est la propriété de notre startup »
Une partie de la diaspora regardera ce site et y verra une initiative publique de plus. Qui possède la plateforme, qui décide de ce qui y est publié, et quel est précisément le lien, ou l’absence de lien, entre jesuisaucameroun.com et l’État camerounais ?
La plateforme est la propriété de notre startup Impact Diaspora, société de droit européen basée à Marseille, avec des implantations à Dakar et à Tunis pour la partie technique.
Nous respectons strictement les normes européennes en matière de protection des données personnelles, notamment le RGPD. Sur ce plan, les villes n’accèdent qu’aux contacts des membres de la diaspora qui leur écrivent. Elles n’ont pas accès à une base complète d’inscrits.
Les villes camerounaises sont nos partenaires opérationnels : elles publient leurs annonces et s’engagent à répondre aux demandes de la diaspora via un dispositif dédié, avec un interlocuteur identifié et le respect de notre charte d’éthique. C’est d’ailleurs une condition sine qua non pour adhérer à la plateforme.
Chaque annonce publiée fait l’objet d’un scoring IA évaluant sa pertinence, sa clarté et les éventuels risques d’abus. Notre approche privilégie l’accompagnement : plutôt que de rejeter une annonce, nous aidons l’auteur à l’améliorer grâce à l’IA augmentée.
Ce modèle de gouvernance et cette éthique sont duplicables dans tous les pays où nous lancerons la plateforme. La transparence est pour nous une condition essentielle pour construire la confiance avec la diaspora.
Vos partenaires de terrain restent des mairies, donc des institutions publiques dirigées par des élus. Que répondez-vous à celui qui estime que la différence est théorique, et pourquoi avoir choisi les collectivités décentralisées plutôt qu’un autre niveau d’entrée ?
C’est un constat que nous avons pu faire notamment dans le cadre de notre programme Invest in Diaspora : l’ancrage de la diaspora camerounaise est beaucoup plus fort au niveau de la ville, du village et de la communauté.
Par ailleurs, j’ai rencontré chez une majorité de maires camerounais une réelle volonté de se rapprocher de leur diaspora, d’autant plus qu’ils observent déjà les actions menées spontanément par celle-ci sur le terrain.
Les associations sont également éligibles pour adhérer à la plateforme, à condition de répondre à notre système de scoring et de validation (due diligence via IA). Les entreprises peuvent, elles aussi, rejoindre la démarche dans le cadre de leurs programmes RSE. Nous sommes d’ailleurs déjà en contact avec de grandes banques et des opérateurs télécoms au Cameroun.
« Nous ne gérons aucun flux financier sur la plateforme »
Combien coûte l’usage de la plateforme à un membre de la diaspora, et qui finance le dispositif ?
Avant tout, je tiens à préciser notre statut de startup solidaire et à impact. Nous réinvestissons nos revenus, issus notamment de nos activités de conseil, dans des actions structurantes au service de l’intérêt général, comme cette plateforme mutualisée.
L’abonnement est gratuit la première année, car il est partiellement pris en charge par notre bailleur, l’AIMF (Association Internationale des Maires Francophones), et complété par notre investissement pro bono.
Nous ne gérons aucun flux financier sur la plateforme. Nous sommes une marketplace qui met en relation des acteurs sélectionnés (annonceurs) avec la diaspora.
La contribution financière n’est qu’une possibilité, à côté de sept autres formes d’engagement (compétences, réseaux, tourisme solidaire…). Les bénéficiaires peuvent, sous leur responsabilité, intégrer un lien vers une cagnotte ou un dispositif externe.
Nous sensibilisons néanmoins en amont et effectuons un suivi via l’IA, avant publication et a posteriori.
« Jusqu’à une suspension provisoire de la ville concernée »
Le scénario qui tue ce type de plateforme est connu : un contributeur se manifeste et personne ne lui répond. Vous affichez sept engagements, dont une charte éthique, un suivi qualité et un interlocuteur diaspora formé dans chaque ville. Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’une ville membre ne tient pas les siens ?
Un e-mail automatique est envoyé par la plateforme au membre de la diaspora au bout de 15 jours, afin de vérifier s’il a bien été contacté par le point focal diaspora de la ville. Selon sa réponse, un protocole de suivi est ensuite appliqué, pouvant aller jusqu’à une suspension provisoire de la ville concernée, le temps que des mesures correctives soient mises en place.
Dans notre back-office, l’IA nous aide à suivre la gestion des mises en relation.
Avec les villes, notre stratégie repose sur trois piliers : la formation continue, un monitoring rapproché et l’intégration progressive de l’IA, notamment couplée à WhatsApp, afin de faciliter les interactions individuelles et collectives avec la diaspora (fonctionnalité actuellement en développement).
De manière générale, nous misons beaucoup sur l’IA pour faciliter le travail des villes. À ce jour, 70 % des 197 bonnes actions publiées sur la plateforme l’ont été grâce à notre fonctionnalité IA, qui permet de structurer le besoin et d’améliorer sa présentation.
Avec les entreprises et les grandes ONG, nous savons que les processus peuvent être plus fluides, compte tenu de leur culture professionnelle.
S’inscrire suppose de déposer son nom, ses compétences, sa ville d’origine et ses dates de séjour sur une plateforme connectée à des institutions publiques. Où ces données sont-elles hébergées et qui y accède ?
L’éthique et la protection des données personnelles sont au cœur de notre approche et de nos valeurs. C’est également un standard professionnel important pour moi, puisque j’accompagne de grands groupes bancaires sur les enjeux liés aux diasporas.
En tant que startup basée en Europe, nous respectons strictement le protocole RGPD de protection des données personnelles.
Les villes n’accèdent qu’aux données des membres de la diaspora qui leur adressent directement une candidature. Elles n’ont pas accès à une liste complète des inscrits. Les fichiers sont automatiquement supprimés du back-office au bout de 12 mois.
Les données sont stockées pendant 12 mois sur un cloud situé en Allemagne, opéré par DigitalOcean, acteur américain majeur du cloud computing.
Pour supprimer son profil, il suffit de nous contacter via le formulaire dédié. À défaut, le profil est automatiquement supprimé au bout de 12 mois dans le back-office.
« Une diaspora qui s’investit, et pas uniquement une diaspora qui investit »
Contribuer ne veut pas dire envoyer de l’argent. Que proposez-vous concrètement à l’étudiante de Montréal, au cadre bancaire de Munich et à l’entrepreneur prêt à investir plusieurs centaines de millions de FCFA, et que reçoit chacun en retour ?
Notre ambition est avant tout de promouvoir une diaspora qui s’investit, et pas uniquement une diaspora qui investit.
Dans votre exemple, l’étudiante peut choisir de contribuer en mettant ses compétences au service de l’une des quinze thématiques proposées sur la plateforme : environnement, santé, culture, innovation, éducation, rayonnement international… Elle peut former, partager son réseau, apporter une expertise ou encore consommer de manière solidaire auprès d’acteurs locaux (festivals, artisans, initiatives locales…).
L’investisseur, quant à lui, peut soumettre directement son projet ou son profil sur la plateforme. Nous pouvons ensuite faciliter la mise en relation avec le maire concerné, afin de lui permettre d’échanger directement avec la collectivité et, le cas échéant, de faciliter certaines démarches ou de lever des blocages administratifs. Les maires jouent un rôle clé en ouvrant leurs réseaux, en facilitant les mises en relation et en contribuant à sécuriser les investissements stratégiques pour leurs territoires.
Une centaine de villes africaines formées depuis 2023, près de cent missions publiées au lancement camerounais. Qu’est-ce qui a déjà produit un résultat vérifiable sur le terrain ?
Vous faites référence à notre programme solidaire Invest in Diaspora. L’ensemble des chiffres, données et analyses est disponible dans notre livre blanc.
L’objectif premier de ce programme était de faire monter en compétences les villes africaines sur un sujet à la fois crucial et complexe : la mobilisation de leur diaspora.
Au Cameroun, nos actions avec Douala ou Bafoussam ont généré plusieurs centaines de contacts qualifiés avec la diaspora et donné envie aux acteurs rencontrés de prolonger cette dynamique avec cette nouvelle étape qu’est la plateforme.
Cette expérience humaine panafricaine exceptionnelle, menée dans 20 pays, est véritablement à l’origine de JesuisAuPays.com. Sur le terrain, nous avons notamment constaté que les diasporas s’engageaient déjà de manière informelle pour leurs communautés lors de leurs séjours. L’enjeu est désormais de mieux structurer et de renforcer ces initiatives.
Après le Cameroun viennent la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin, le Maroc et la Tunisie, avec l’ambition de couvrir vingt-huit pays en cinq ans. Qu’attendez-vous de la diaspora camerounaise pendant cet été 2026, et par quoi commence, très concrètement, celui qui vous lira ?
Nous attendons de la diaspora camerounaise qu’elle s’inscrive pleinement dans cette démarche participative. Nous sommes en phase de lancement et je connais et, surtout, je mise sur la force de proposition des talents camerounais à l’étranger.
Cette plateforme est la vôtre : testez-la, utilisez-la, partagez vos retours et faites-la connaître autour de vous. Nous sommes convaincus que c’est ensemble, avec la diaspora et les villes, que nous construirons un modèle nouveau et durable au service du Cameroun, de ses territoires et de ses communautés.
On est ensemble !
Propos recueillis par Mérimé Wilson
