À Bangoulap, on ne raccompagne pas un Menkam comme on salue un diplomate arrivé au terme de sa mission. On lui rappelle que le chemin du Royaume reste ouvert. Le 15 août 2026, la Chefferie supérieure de Bangoulap a rendu un hommage profondément humain à Jean-Marc Châtaigner, Ambassadeur, Chef de la Délégation de l’Union européenne au Cameroun et pour la Guinée équatoriale. Autour de Sa Majesté Jean-Marie Yonkeu, Roi des Bangoulap, de Jean-Guy Wandji Nkuimy, des notables et des autorités administratives et traditionnelles, le dîner-spectacle d’au revoir a célébré davantage qu’un mandat : une relation devenue fraternelle entre un diplomate européen et une communauté camerounaise.
Un au revoir là où la diplomatie est devenue appartenance
Il aurait pu choisir les salons feutrés de Yaoundé, le protocole d’une chancellerie ou une ultime réception institutionnelle. Jean-Marc Châtaigner a choisi Bangoulap. Ce choix résume peut-être mieux que n’importe quel bilan la tonalité de ses trois années de mission au Cameroun : une diplomatie attentive aux institutions, mais toujours soucieuse d’aller à la rencontre des territoires, de leurs cultures et de leurs populations.
Devant le Roi, les notables, le président du CODEBA, les autorités du Ndé et de la région de l’Ouest, l’Ambassadeur a prononcé un discours empreint d’émotion. « Je dis bien au revoir, et non adieu », a-t-il insisté. Car son histoire avec Bangoulap n’est plus celle d’un représentant étranger reçu dans un village camerounais. Depuis le 7 février 2026, date de son élévation au rang traditionnel de Menkam, elle est devenue une histoire d’appartenance.
« Me mba men Bangoulap. Je suis de Bangoulap », a-t-il rappelé devant l’assistance. Cette formule, prononcée dans la langue et les codes symboliques de la communauté, donne toute sa profondeur à l’hommage. Le diplomate s’apprête à quitter ses fonctions, mais le dignitaire demeure lié au Royaume par une reconnaissance que la fin d’un mandat administratif ne peut effacer.
Jean-Guy Wandji, la voix d’une communauté reconnaissante
Parmi les interventions qui ont donné sa densité à la cérémonie, celle de Jean-Guy Wandji Nkuimy, président et promoteur du Bangoulap Tour, a porté la gratitude collective. Artisan majeur du rapprochement entre la Chefferie, la Délégation de l’Union européenne et les initiatives locales, il a retracé les différentes étapes d’une relation construite par les rencontres, l’écoute et les projets.
Son allocution n’a pas versé dans la flatterie protocolaire. Elle a rappelé des faits, des moments et une vision partagée. La présence de Jean-Marc Châtaigner à la 11e édition du Bangoulap Tour, les 29 et 30 novembre 2025, avait marqué un tournant. Placée sous le thème du numérique et de l’intelligence artificielle au service de la valorisation du patrimoine local, cette édition avait permis au diplomate de découvrir Bangoulap au-delà des cérémonies officielles.
Il y eut cette randonnée de 18 kilomètres à travers les villages, les plantations et les paysages du territoire. Il y eut surtout la rencontre avec les agriculteurs, les femmes, les jeunes, les artisans et les gardiens des traditions. Une immersion dont l’Ambassadeur a conservé une lecture simple, mais essentielle : à Bangoulap, le patrimoine n’est pas seulement conservé, il est vécu.
Jean-Guy Wandji a également souligné la disponibilité, l’écoute, les conseils et la bienveillance du diplomate envers les initiatives portant sur la culture, la jeunesse et le développement territorial. Son hommage a trouvé sa plus belle expression dans une formule destinée à survivre à la cérémonie : « L’Ambassadeur s’en va, mais le Menkam reste. »
Sa Majesté Jean-Marie Yonkeu, gardien du lien
Au centre de cette séquence se trouvait Sa Majesté Jean-Marie Yonkeu, Roi des Bangoulap. Sa présence donnait à la cérémonie sa portée traditionnelle et historique. C’est sous son impulsion que le Bangoulap Tour, lancé en 2014 par Jean-Guy Wandji, s’est progressivement imposé comme un espace de rencontre entre patrimoine, tourisme, sport, culture et innovation.
C’est également le souverain qui, le 7 février 2026, avait accueilli Jean-Marc Châtaigner dans la communauté en lui conférant le titre de Menkam. Une distinction qui, dans le contexte des chefferies de l’Ouest camerounais, dépasse largement le registre honorifique. Elle engage une relation de confiance, de proximité et de responsabilité envers le Royaume.
L’amitié ne s’est d’ailleurs pas arrêtée aux portes de Bangoulap. Le 9 mai 2026, Sa Majesté Jean-Marie Yonkeu avait participé à la célébration de la Journée de l’Europe à Yaoundé. Après avoir été reçu au palais royal, Jean-Marc Châtaigner accueillait à son tour le souverain au cœur d’une cérémonie européenne. Deux espaces de légitimité, deux traditions et deux imaginaires se répondaient ainsi dans un même langage : celui du respect mutuel.
L’Ambassadeur l’a résumé avec une expression qui traverse toute son intervention : construire des ponts. Des ponts entre Bangoulap et l’Europe, entre la tradition et la modernité, entre les générations, mais aussi entre les institutions internationales et les réalités concrètes des territoires.
Un hommage tourné vers l’avenir
La force de la cérémonie tient également à ce qu’elle ne s’est pas enfermée dans la nostalgie. Les prises de parole de Jean-Marc Châtaigner et de Jean-Guy Wandji ont projeté Bangoulap vers l’avenir.
Au cœur de cette ambition figure la Cité internationale de la musique et de la danse, la CIMUDA. Pensé comme un espace de transmission, de création et de rayonnement, le projet entend faire dialoguer les patrimoines musicaux et chorégraphiques africains avec les nouvelles formes de production culturelle. À ses côtés se dessinent des initiatives consacrées à la numérisation du patrimoine, à la formation des jeunes, au soutien des femmes, des agriculteurs et des artisans, ainsi qu’à la création d’activités économiques locales.
Jean-Guy Wandji a rappelé que Bangoulap dispose d’atouts considérables : le palais royal, les chutes de Baaba, la forge traditionnelle de Lanveng, le plateau de Nsitagni et un patrimoine religieux, naturel et culturel dont la valorisation peut soutenir une véritable économie territoriale.
Jean-Marc Châtaigner a, pour sa part, formulé un souhait concret : voir ces projets prendre corps, attirer des visiteurs et ouvrir de nouvelles perspectives à la jeunesse. Son message prolonge une conviction défendue pendant son mandat : le patrimoine n’a pas vocation à rester figé dans la mémoire. Lorsqu’il est intelligemment relié à la technologie, au tourisme, à l’entrepreneuriat et à la formation, il peut devenir un actif économique et un instrument de développement.
Cette approche locale rejoint les orientations plus larges de la coopération entre le Cameroun et l’Union européenne. Au terme de trois années de mission, le diplomate aura accompagné un partenariat couvrant notamment les infrastructures, l’énergie, le développement économique, la gouvernance, l’inclusion sociale, la jeunesse et le secteur privé. La continuité de cette coopération doit être assurée par Veronika Boskovic Pohar, appelée à lui succéder à la tête de la Délégation. Le bilan officiel publié par le MINEPAT évoque un partenariat stratégique appelé à se consolider.
Le diplomate part, l’ami connaît désormais le chemin
Dans son dernier mot, Jean-Marc Châtaigner a remercié Sa Majesté Jean-Marie Yonkeu, les notables, les autorités administratives et traditionnelles, le président du CODEBA ainsi que les populations. Il a réservé une reconnaissance particulière à Jean-Guy Wandji, présenté comme l’un des artisans de ce pont entre Bangoulap et l’Union européenne.
Cette reconnaissance mutuelle aura constitué la véritable substance de la soirée. D’un côté, une communauté exprimant sa gratitude à un diplomate jugé accessible, attentif et engagé. De l’autre, un homme rappelant que ses souvenirs les plus précieux ne seront pas seulement faits de conventions, d’audiences et de programmes, mais aussi de paysages traversés, de danses partagées, de rites vécus et de visages rencontrés.
Le départ de Jean-Marc Châtaigner referme une séquence institutionnelle. Il ne referme pas l’histoire commencée à Bangoulap. L’Ambassadeur transmettra ses fonctions. Le Menkam, lui, conserve sa place dans la mémoire du Royaume.
Il n’a donc pas prononcé un adieu. Simplement un au revoir, avec la promesse de revenir un jour non plus comme Chef de la Délégation de l’Union européenne, mais comme Menkam, frère et ami de Bangoulap.
Mérimé Wilson
