Carburant, machines immobilisées, marchandises perdues, livraisons retardées : les interruptions d’électricité prélèvent une part des ressources dont les entreprises ont besoin pour grandir. Alors que le patronat renouvelle ses alertes et que le pays dispose de nouvelles capacités de production, la continuité du service électrique devient un test décisif de la crédibilité industrielle du Cameroun.
Une machine arrêtée continue de coûter de l’argent. Son crédit doit être remboursé, le bâtiment qui l’abrite reste à financer et les salariés attendent de pouvoir reprendre le travail. Pour une entreprise, la coupure d’électricité suspend la production beaucoup plus facilement qu’elle ne suspend les charges.
C’est dans ce décalage que se loge une partie de la facture énergétique camerounaise. Le compteur du distributeur n’enregistre ni la commande livrée trop tard, ni les matières premières devenues inutilisables, ni le client qui choisira un autre fournisseur. Pourtant, ces pertes peuvent peser aussi lourd que les kilowattheures achetés.
À sa rentrée économique de septembre 2026, le Groupement des entreprises du Cameroun a de nouveau placé les difficultés électriques au cœur de ses préoccupations. Derrière l’alerte du patronat se pose une question de développement : quelle capacité une entreprise peut-elle réellement exploiter lorsqu’elle ne maîtrise pas la continuité de son alimentation ?
L’enquête « Cameroun 2024 » de la Banque mondiale donne une mesure de l’ampleur du problème. Réalisée auprès de 615 entreprises, elle établit à 93,3 % la proportion des entreprises subissant des interruptions électriques, avec un indicateur moyen de 10,4 coupures au cours d’un mois type. Ces résultats concernent le secteur privé formel couvert par l’enquête ; ils décrivent la période étudiée et ne constituent pas un relevé de septembre 2026.
Le chiffre éclaire néanmoins la nature du risque. Dans un environnement où les interruptions sont aussi répandues, la continuité électrique doit entrer dans le calcul du prix, le financement de l’équipement et la négociation des délais. L’entrepreneur doit organiser son activité autour d’une ressource dont la disponibilité reste incertaine.
L’achat d’un groupe électrogène apporte une réponse immédiate à cette contrainte. Il permet de sauver une production, de maintenir le froid ou d’honorer une livraison. Mais il ouvre aussi une seconde dépense énergétique, qui comprend le carburant, l’entretien, les pièces de rechange, l’investissement initial et, éventuellement, son financement.
Selon les estimations présentées par le GECAM lors de sa rentrée et rapportées par Expression Économique, l’électricité de secours revient entre 200 et 350 FCFA par kilowattheure, contre une fourchette de 50 à 99 FCFA évoquée pour l’électricité industrielle du réseau. Ces repères ne constituent pas un tarif uniforme : le coût effectif dépend notamment du contrat, de l’équipement et de son utilisation.
Un calcul illustratif permet d’en saisir la portée. Supposons une entreprise consommant 10 000 kilowattheures par mois, à un prix de référence de 80 FCFA sur le réseau. Sa dépense d’énergie serait de 800 000 FCFA. Si elle doit produire 20 % de cette consommation avec un groupe, à un coût supposé de 250 FCFA par kilowattheure, la dépense passe à 1 140 000 FCFA.
Le supplément atteint 340 000 FCFA par mois, soit 42,5 %, pour une quantité d’électricité inchangée. Si cette configuration se maintient pendant douze mois, l’écart représente 4,08 millions de FCFA. Il s’agit d’une simulation, pas du bilan d’une entreprise interrogée. Elle porte sur la dépense d’énergie, et non sur l’ensemble des coûts de production.
Cette distinction compte. Une hausse de la facture électrique ne se transmet pas mécaniquement dans les mêmes proportions au prix d’un produit. Son effet dépend du poids de l’énergie dans l’activité, de la marge disponible et de la capacité à augmenter les prix. Mais même un surcoût limité rapporté au chiffre d’affaires peut absorber une part importante d’un bénéfice déjà étroit.
L’électricité produite en secours permet par ailleurs de continuer à travailler sans effacer toutes les conséquences de l’interruption. Selon les procédés, un arrêt impose un redémarrage, des réglages, un nettoyage ou le déclassement d’un lot. Dans la conservation alimentaire, la valeur menacée dépend de la durée de la coupure, de l’isolation et de l’efficacité du dispositif de secours. Une heure sans courant ne produit donc pas le même dommage dans une menuiserie, une chambre froide et une unité de transformation.
Une autre perte se forme lorsque les volumes diminuent. Le loyer, les assurances et les échéances d’emprunt doivent alors être répartis sur moins de produits vendables. Le coût unitaire augmente, même lorsque l’entreprise parvient à limiter ses dépenses variables. La coupure peut ainsi renchérir la production par deux voies simultanées : une énergie de remplacement plus chère et une utilisation moins efficace des équipements.
Pour un dirigeant, cette addition devient rapidement une affaire de trésorerie. Le carburant doit être acheté au moment où le groupe fonctionne. La production retardée, elle, repousse la livraison et parfois l’encaissement. L’entreprise paie davantage dans l’immédiat, tandis qu’une partie de ses recettes arrive plus tard.
C’est ainsi qu’une difficulté technique peut devenir une tension avec les fournisseurs ou la banque. Une activité rentable sur l’année peut manquer de liquidités pendant plusieurs semaines. Le risque électrique doit donc se lire aussi dans le calendrier des paiements, les stocks immobilisés et les besoins de financement à court terme.
À plus longue échéance, le choix des investissements peut s’en trouver modifié. L’argent consacré à sécuriser l’alimentation n’est plus disponible pour une autre machine, un nouveau point de vente ou une équipe commerciale. Cet équipement de secours a une utilité réelle : il protège l’activité. Mais une partie du capital sert alors à maintenir la capacité existante, avant de pouvoir financer son développement.
La contrainte est particulièrement sensible pour les petites structures. Une grande entreprise peut disposer d’équipes de maintenance, négocier ses achats et répartir ses équipements de secours sur des volumes importants. Pour un atelier aux ressources limitées, le coût d’entrée de la protection électrique peut déjà constituer un obstacle. La concurrence se joue alors aussi sur la capacité financière à supporter les défaillances du réseau.
L’emploi subit les conséquences de ces arbitrages, sans qu’il soit nécessaire d’affirmer que chaque coupure provoque un licenciement. Une entreprise peut différer une embauche, réduire les heures supplémentaires ou renoncer à ouvrir une nouvelle ligne. Une partie du coût social se situe dans les postes qui auraient pu être créés.
La relation commerciale est également en jeu. Un acheteur professionnel commande un produit, mais aussi une quantité, une qualité et une date. Lorsque les interruptions rendent ces engagements plus difficiles à tenir, l’entreprise doit prévoir davantage de marge dans ses délais, constituer des stocks de sécurité ou limiter les commandes acceptées. Une capacité installée peut ainsi rester commercialement sous-exploitée.
À l’échelle du pays, ce mécanisme fragilise l’ambition de transformation locale. Une unité camerounaise qui affronte un concurrent mieux alimenté doit absorber un handicap supplémentaire. Si elle le répercute, son prix devient moins attractif. Si elle le conserve dans ses comptes, sa rentabilité et sa capacité d’investissement diminuent. La fiabilité électrique participe donc directement à la compétitivité du « Made in Cameroon ».
Le paradoxe est d’autant plus visible que le Cameroun a renforcé son appareil de production. La centrale hydroélectrique de Nachtigal, d’une puissance installée de 420 mégawatts, a été entièrement mise en service en mars 2025, selon EDF. Cet apport constitue un progrès majeur. Son bénéfice pour les entreprises dépend cependant de l’ensemble du système qui relie les centrales aux lieux de consommation.
La puissance installée mesure une capacité. L’entreprise, elle, a besoin d’une énergie effectivement disponible, acheminée au bon endroit et au moment où ses équipements fonctionnent. Entre ces deux réalités interviennent la disponibilité des ouvrages, les conditions hydrologiques, les capacités de transport, les postes de transformation et la distribution.
Les pouvoirs publics ont eux-mêmes reconnu plusieurs de ces contraintes. Lors de l’atelier organisé au GECAM le 22 janvier 2026, le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a notamment évoqué la faiblesse des apports hydriques, la saturation de l’axe Edéa-Douala et un déficit mensuel d’ENEO alors évalué à 13 milliards de FCFA, selon le compte rendu publié par l’organisation patronale.
Ce diagnostic conduit à examiner ensemble l’état du réseau et le financement du service. Des ressources insuffisantes ou encaissées trop tard peuvent compromettre la maintenance et le règlement des fournisseurs. Une mauvaise qualité de service pénalise ensuite les clients productifs. Le règlement des factures publiques, la réduction des pertes et une meilleure discipline de gestion ont, dans cette logique, une portée industrielle.
La réorganisation autour de la Société camerounaise d’électricité, dont les statuts ont été approuvés par décret le 4 mai 2026, ouvre une nouvelle séquence institutionnelle. Pour les entreprises, son efficacité se jugera sur des résultats vérifiables : la fréquence des coupures, leur durée, la qualité de l’alimentation et les délais de rétablissement.
En janvier, le gouvernement avait notamment annoncé le raccordement de 150 mégawatts supplémentaires pour les industriels de la zone de Douala avant la fin de 2026. Cet engagement, rapporté par le GECAM, fournit un jalon de suivi. Il doit être distingué des capacités déjà accessibles aux usagers et évalué à partir des raccordements effectivement réalisés.
La même exigence devrait guider le dialogue entre l’État, les opérateurs et les entreprises. Un suivi régulier par zone de consommation permettrait de savoir où la situation s’améliore, où elle se dégrade et quels travaux produisent un effet. La programmation et l’annonce suffisamment précoce des interruptions aideraient aussi les industriels à organiser leurs équipes et leurs cycles de fabrication.
Du côté des entreprises, la première réponse consiste à mesurer la facture complète. Combien d’heures ont été perdues ? Quels volumes ont été détruits ou différés ? Combien a coûté le secours ? Quelles commandes ont été refusées ? Ces données permettent de comparer les solutions de protection avec les pertes qu’elles évitent, puis de choisir les usages à sécuriser en priorité.
Les équipements de secours, le solaire ou le stockage doivent être examinés à partir de ces besoins précis, de leurs coûts sur la durée et des contraintes de chaque site. Leur financement peut élargir les possibilités d’adaptation des PME. Il reste nécessaire de restaurer la performance du service collectif, dont dépend la compétitivité de l’ensemble du tissu productif.
Le Cameroun a besoin d’entreprises capables de transformer ses ressources, de fournir ses marchés et de conquérir de nouveaux clients. Chacune de ces ambitions suppose une promesse élémentaire : pouvoir produire lorsqu’une commande arrive.
La facture cachée des coupures se mesure aussi à cette ambition retenue : une machine moins utilisée, un marché laissé à un concurrent, un investissement repoussé. La réussite énergétique du pays se lira dans les ateliers capables de livrer à l’heure et dans les entreprises qui pourront enfin engager leur prochaine étape de croissance.
Oswald M, Mérimé Wilson
