Seven International University, ou le courage de former l’élite chez soi

Il faut se méfier des institutions qui promettent de transformer un continent. La plupart ne transforment même pas leur voisinage, et l’histoire récente de l’enseignement supérieur africain est pavée de belles brochures et de diplômes sans destin. C’est précisément pour cette raison que certaines initiatives méritent qu’on s’y arrête : non parce qu’elles promettent beaucoup, mais parce qu’elles s’attaquent enfin à la seule question qui vaille vraiment. Seven International University est de celles-là.
Posons le décor sans complaisance. Meta, Google, Microsoft ont installé leurs antennes à Lagos, à Nairobi, à Accra, à Johannesburg. Rien à Douala, rien à Yaoundé, rien à Libreville ni à Brazzaville. Ni la géographie ni la langue n’expliquent cette absence. La raison est plus rude, et il faut avoir le courage de la dire : l’Afrique centrale n’offre pas encore la masse critique de talents technologiques capables de soutenir la comparaison mondiale. Faute de ce vivier, les capitaux passent leur chemin. Voilà le piège dans lequel la sous-région tourne en rond depuis trop longtemps.
La mécanique de ce piège est cruelle. Aucun investissement de rang mondial ne se déploie sans une réserve de compétences de rang mondial, et cette réserve, historiquement, ne pouvait se constituer qu’ailleurs. Les meilleurs partaient se former à l’étranger, et une fois formés, ils y demeuraient. Un continent finançait ainsi, au prix des familles, l’éducation d’ingénieurs destinés à enrichir d’autres économies. On a longtemps présenté cette hémorragie comme une fatalité géographique ou culturelle. Elle n’était qu’une équation qu’aucune institution n’avait sérieusement voulu résoudre : comment produire une excellence de niveau international sans qu’elle devienne aussitôt un produit d’exportation ?
Seven International University a le mérite de s’attaquer frontalement à cette équation. Autorisée en 2023 par le ministère de l’Enseignement supérieur comme université technologique spécialisée, l’institution n’a rien d’une improvisation. Elle est l’aboutissement d’un test grandeur nature conduit depuis 2018 à travers le Seven Advanced Academy, un centre de formation qui a formé six cents apprenants et affiche un taux d’insertion de quatre-vingt-dix pour cent. Derrière ce projet se tient Estelle Masso Yomba, Camerounaise, plus de quinze années passées dans la Silicon Valley au sein de Google. Le détail est décisif. Voici quelqu’un qui connaît de l’intérieur les critères exacts par lesquels les géants recrutent, et qui choisit de reconstruire chez elle, en amont, la chaîne de valeur du talent qu’elle a jadis parcourue en sens inverse. Ce n’est pas une école de plus. C’est le pari d’une femme de la diaspora qui a décidé de renverser le sens du courant.
Car c’est bien de renversement qu’il s’agit. La thèse de l’université est énoncée sans détour : les grandes entreprises technologiques ne s’implanteront dans la sous-région qu’à la condition d’y trouver un flux constant et fiable de compétences qualifiées. Plutôt que de courir après l’investissement, SIU choisit donc de fabriquer sa condition de possibilité, c’est-à-dire le talent lui-même. L’ordre habituel du décollage s’en trouve inversé. On ne cherche plus à attirer les capitaux dans l’espoir qu’ils formeront un jour les hommes. On forme d’abord les hommes, en pariant que leur concentration finira par déplacer le centre de gravité de la décision. Il faut mesurer l’audace de ce raisonnement dans un pays où l’on attend d’ordinaire que tout vienne de l’extérieur.
Reste à savoir ce que cette ambition change dans une salle de classe, car c’est là que se jugent les avant-gardes. Ici, on n’apprend pas à réciter, on apprend à construire. Le cœur de la méthode est l’apprentissage par projet, ce que le monde anglo-saxon appelle le project-based learning : l’étudiant n’attend pas la fin de son cursus pour affronter un problème réel, il en fait sa matière première dès le premier jour. La pédagogie ne cherche pas à dire quoi penser mais à enseigner comment penser, et elle marie sans complexe le rythme opérationnel d’un bootcamp à la profondeur et à la reconnaissance d’un diplôme d’État. Cette hybridation répond à une double attente longtemps restée sans réponse au Cameroun : celle des familles, qui veulent à la fois des compétences immédiatement employables et un parchemin reconnu, et celle du marché, qui réclame des ingénieurs productifs sans délai. Les cursus se concentrent sur trois domaines sous tension : l’ingénierie logicielle, la cybersécurité et le management entrepreneurial tourné vers la création de startups.
C’est à ce dernier point que la promesse cesse d’être une idée pour devenir une réalité que l’on peut compter. À ce jour, ce sont près d’une trentaine de startups qui sont déjà en gestation dans le giron de l’école, portées par des étudiants que la méthode transforme moins en chercheurs d’emploi qu’en créateurs d’emplois. Et le plus frappant n’est pas leur nombre, c’est leur objet. Ces jeunes pousses ne s’attaquent pas à des gadgets, mais aux sujets sensibles où l’Afrique centrale a le plus besoin de solutions souveraines : la santé, le développement immobilier, la sécurité. Autrement dit, on ne forme pas seulement des ingénieurs capables de servir des multinationales lointaines, on fabrique des femmes et des hommes qui posent leurs premières briques sur les problèmes concrets de leur propre territoire. Voilà ce qui, plus que tout diplôme, fait d’une école une belle promesse : la preuve vivante que le talent local, correctement outillé, se met spontanément au service des besoins locaux.
L’école a compris, par ailleurs, que la sélection par la fortune familiale est l’ennemie de toute méritocratie véritable. Grâce à un partenariat avec Chancen International, elle propose des accords de partage de revenus par lesquels un étudiant éligible voit sa scolarité intégralement financée et ne rembourse qu’une fois diplômé et en poste. Le filtre redevient alors la capacité, non le compte en banque des parents. À cela s’ajoutent des passerelles vers l’étranger, dont un partenariat avec la California State University East Bay. C’est dans l’assemblage patient de ces briques que se dessine l’idée, encore rare sur le continent, d’une élite mondiale formée sur place.
Il serait pourtant paresseux de refermer le dossier sur ce seul enthousiasme, et un observateur qui a vu passer bien des promesses se doit d’ajouter la nuance qui manque toujours aux plaquettes. Une trentaine de startups en gestation n’est pas une trentaine de startups qui survivront. Former des ingénieurs de niveau mondial est une condition nécessaire, ce n’est pas une condition suffisante. Si les salaires, les emplois et surtout les capitaux locaux ne progressent pas au rythme de la qualité des diplômés, ces jeunes pousses s’étioleront et ces talents finiront par partir, mieux armés que jamais pour réussir ailleurs. Le véritable test de Seven International University ne réside donc pas dans le talent de ses diplômés, dont l’académie a déjà largement prouvé qu’il était atteignable. Il réside dans la survie de cet écosystème naissant, dans sa densité, dans la vérification patiente de son hypothèse centrale : que la présence concentrée d’une élite et de ses entreprises finit réellement par appeler les investisseurs. Ces startups en incubation sont l’embryon de cette réponse. Le jour où l’une d’elles emploiera à Douala une équipe qu’elle aurait pu recruter à San Francisco, la promesse sera tenue.
Or c’est bien à cette aune que se jouera l’avenir de la tech africaine. Le continent est appelé à peser une part croissante de la population mondiale en âge de travailler, et la seule question qui vaille est de savoir s’il restera un réservoir de talents drainé par d’autres, ou s’il deviendra un lieu où la valeur de rang mondial est à la fois créée et conservée. En posant le talent comme préalable à l’investissement, et non comme sa récompense, Seven International University reformule le débat avec une justesse que l’on aimerait voir plus souvent. L’avenir technologique de l’Afrique ne se mesurera pas au nombre de jeunes Africains qui parviennent jusqu’à la Silicon Valley. Il se mesurera à leur capacité d’en atteindre les standards sans avoir à la rejoindre. Une seule école ne tranchera pas cette question. Mais elle a le courage de la poser dans les bons termes, et de porter, à Douala, une promesse que toute une région devrait désormais avoir à cœur de voir tenue.
Kyliane N




