Invité de l’émission Actualités Hebdo sur la télévision nationale camerounaise, autour du thème « pétrole, conflits et avenir du Cameroun et du monde », Frank Loubafo n’a pas seulement commenté l’actualité énergétique. Il a replacé le pétrole dans son véritable ordre de grandeur : celui d’un actif stratégique, à la croisée de la géopolitique mondiale, des finances publiques, de l’industrialisation nationale et de la souveraineté économique. Trader pétrolier et expert en économie des hydrocarbures, il a défendu une ligne claire : le pétrole ne doit plus être regardé uniquement comme une rente, mais comme un levier de transformation productive.
Cette sortie médiatique, dans l’une des émissions de référence de la CRTV, intervient dans un contexte international où les marchés énergétiques restent exposés aux tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient. Pour les pays importateurs nets de produits raffinés ou dépendants des fluctuations mondiales, chaque crise lointaine peut rapidement devenir une facture locale. Hausse du brut, renchérissement du fret maritime, pression sur les subventions, inflation des carburants : l’énergie rappelle régulièrement que la mondialisation n’est pas une abstraction.
La force de l’intervention de Frank Loubafo tient d’abord à cette pédagogie économique. Le pétrole, a-t-il rappelé en substance, n’est plus seulement une matière première. C’est aussi un actif financier, un produit géopolitique, un instrument budgétaire et un marqueur de puissance. Son prix ne dépend pas uniquement de l’offre et de la demande. Il intègre les décisions de l’OPEP+, les niveaux de stocks, les capacités de raffinage, le dollar, les routes maritimes, les coûts d’assurance, les tensions militaires et les anticipations des marchés. Autrement dit, le prix à la pompe commence souvent loin des stations-service.
Pour le Cameroun, cette grille de lecture est décisive. Le pays n’est pas un grand producteur à l’échelle mondiale et ne pèse pas directement sur les prix internationaux. Mais il occupe une position stratégique en Afrique centrale, à travers ses infrastructures portuaires, ses capacités de stockage, son marché intérieur, son réseau de distribution et son potentiel gazier. L’enjeu n’est donc pas de surestimer son poids pétrolier, mais de mieux exploiter son rôle régional.
C’est précisément sur ce point que le discours de Frank Loubafo prend une dimension politique et industrielle. Il invite à sortir d’une lecture strictement budgétaire des hydrocarbures. Pendant longtemps, dans de nombreux pays africains, le pétrole a d’abord été perçu comme une source de recettes publiques. Or, cette approche montre ses limites. Une économie ne se transforme pas durablement par l’exportation brute de ses ressources, mais par la valeur ajoutée qu’elle parvient à capter sur son territoire.
Raffinage, pétrochimie, stockage, logistique, transport, formation d’ingénieurs, services pétroliers, contenus locaux, valorisation du gaz, production d’engrais : c’est là que se joue la vraie bataille. Chaque baril exporté sans transformation représente une part de richesse, d’emploi, de compétence et de technologie qui échappe au pays. Le Cameroun ne peut pas se contenter d’être un territoire de passage ou d’extraction. Il doit devenir un espace de transformation, de maîtrise technique et de création de valeur.
Cette analyse est d’autant plus importante que le débat énergétique camerounais reste souvent prisonnier de deux excès : l’optimisme de principe et le scepticisme systématique. Le cas des projets de raffinage illustre bien cette tension. Une capacité supplémentaire peut renforcer la sécurité énergétique, réduire certaines importations, créer des emplois et soutenir l’industrie. Mais elle ne devient stratégique que si elle repose sur une rentabilité solide, une gouvernance claire, un financement maîtrisé et une compétitivité réelle. Dans l’énergie, l’ambition ne remplace jamais la discipline économique.
Sur la transparence, Frank Loubafo a également adopté une position mesurée. Le Cameroun a réalisé des progrès en matière de publication des données et d’inscription dans les mécanismes internationaux de gouvernance extractive. Mais la transparence ne consiste pas seulement à rendre des chiffres disponibles. Elle suppose des contrats compréhensibles, des recettes traçables, des dépenses évaluables et une continuité institutionnelle. Dans un secteur aussi sensible, la confiance ne se décrète pas. Elle se construit par la constance, la lisibilité et la reddition des comptes.
L’autre mérite de cette intervention est d’avoir relié l’énergie au climat des affaires. Au lendemain de PROMOTE, Franck Loubafo a rappelé que le Cameroun conserve des atouts importants : un marché central en Afrique centrale, une stabilité institutionnelle relative, un potentiel énergétique et une position géographique favorable. Mais l’attractivité ne suffit plus. Les investisseurs recherchent désormais la prévisibilité, la célérité administrative, la sécurité juridique et la stabilité réglementaire. Le capital va là où les règles sont lisibles, respectées et durables.
En filigrane, son propos dessine une exigence plus large : faire de l’énergie un pilier de stratégie nationale. Dans un monde fragmenté, où les routes maritimes peuvent devenir des zones de tension et où les marchés réagissent en quelques heures aux crises diplomatiques, les pays qui ne maîtrisent pas leur sécurité énergétique subissent les chocs plus qu’ils ne les anticipent. Le détroit d’Ormuz, les conflits du Moyen-Orient ou les arbitrages de l’OPEP+ ne sont pas des sujets éloignés du quotidien camerounais. Ils peuvent influencer le coût du carburant, les dépenses publiques et la compétitivité des entreprises locales.
La sortie de Frank Loubafo sur CRTV a donc eu le mérite de replacer le pétrole au bon niveau : celui d’une question de gouvernance économique. Elle rappelle que les hydrocarbures ne sont ni une malédiction automatique ni une garantie de prospérité. Ils deviennent l’un ou l’autre selon la qualité des institutions, la capacité d’industrialisation, la discipline de gestion et la vision stratégique du pays.
Pour le Cameroun, la véritable question n’est plus seulement de savoir combien le pays produit. Elle est de savoir ce qu’il transforme, ce qu’il apprend, ce qu’il maîtrise et ce qu’il laisse aux générations futures lorsque la ressource s’épuise. À ce niveau, le pétrole cesse d’être un simple sujet de marché. Il devient un test de maturité économique.
Mérimé Wilson
