La presse économique, infrastructure stratégique du marché financier en CEMAC

Par Celestin GUELA SIMO, Directeur Général d’Afriland First Bank

Dans l’architecture silencieuse des économies modernes, certaines infrastructures ne se voient pas, mais conditionnent tout. Aux côtés des systèmes de paiement, des régulateurs, des dépositaires centraux ou des cadres prudentiels, une pièce essentielle reste trop souvent sous-estimée : la presse économique professionnelle.

Elle n’est ni un accessoire, ni un prolongement de la communication institutionnelle. Elle est un bien public stratégique. Elle structure la qualité de l’information, éclaire les décisions, forme les anticipations et stabilise les marchés. Dans des environnements où une rumeur sur la solvabilité d’un établissement peut provoquer, en quelques heures, des réactions systémiques, une presse économique crédible agit comme un amortisseur de crise. Elle substitue la donnée à l’émotion, la pédagogie à la spéculation, la transparence à la défiance.

Une économie sans presse économique forte est une économie qui avance sans boussole.

La bataille décisive du récit économique africain

Au-delà de sa fonction informative, la presse économique engage une question de souveraineté. Aujourd’hui, une part significative du récit financier sur l’Afrique centrale est produite en dehors de la zone CEMAC. Ces regards extérieurs apportent une lecture utile, mais ils ne peuvent remplacer une compréhension enracinée des réalités locales.

Comprendre les arbitrages réglementaires, les dynamiques bancaires, les contraintes des PME ou les signaux faibles des marchés exige une proximité que seuls des médias ancrés dans l’écosystème peuvent offrir. Renoncer à construire cette capacité interne revient à déléguer l’interprétation de notre transformation économique. Le coût est tangible : attractivité amoindrie des capitaux, perception biaisée des opportunités, marginalisation dans les arbitrages internationaux.

La souveraineté économique commence par la souveraineté narrative.

Un devoir d’engagement pour les acteurs financiers

Il existe une contradiction persistante dans nos économies. Les institutions financières déplorent la faible culture économique du public, tout en restant insuffisamment présentes dans l’espace de production de l’information.

Or, la confiance (matière première de toute activité financière) ne prospère ni dans l’opacité ni dans le silence. Elle se construit par la clarté, la régularité de l’explication et la qualité du dialogue avec le public.

Soutenir la presse économique ne signifie pas influencer son contenu. Cela implique d’accepter une exigence : expliquer les métiers, partager les données pertinentes, contribuer à la formation des journalistes spécialisés et participer à un débat public rigoureux. Une économie mieux comprise produit des comportements plus responsables, des partenariats plus solides et des décisions plus éclairées.

Les dérives à éviter : entre dépendance et confusion

Cet engagement ne peut toutefois être aveugle. Trois risques doivent être explicitement maîtrisés.

Le premier est celui de la capture. Une presse trop dépendante de ses annonceurs perd sa fonction critique et, ce faisant, son utilité systémique. L’indépendance éditoriale n’est pas une posture morale : c’est une condition d’efficacité économique.

Le deuxième risque est celui de la dispersion. Tous les supports ne se valent pas. Le critère déterminant doit rester la qualité analytique : rigueur méthodologique, compétence des rédactions, capacité d’enquête et clarté dans la distinction entre information, opinion et communication.

Le troisième risque tient à la confusion des rôles. Sponsoring, publicité, partenariat éditorial, mécénat ou soutien institutionnel obéissent à des logiques distinctes. Les amalgamer fragilise la gouvernance et brouille la lisibilité des engagements.

Construire un écosystème durable : trois leviers structurants

Dépasser ces écueils suppose une approche structurée et de long terme.

Le premier levier est l’accès. Ouvrir aux journalistes un accès encadré aux données, aux experts et aux dirigeants améliore immédiatement la qualité de l’information produite.

Le deuxième levier est la formation. L’analyse financière contemporaine (normes IFRS, réglementation COBAC, marchés de capitaux) exige une spécialisation poussée. Investir dans la montée en compétence des journalistes, c’est investir dans la qualité du débat public.

Le troisième levier est l’incitation à l’excellence. La création d’un prix régional du journalisme économique, doté et indépendant, constituerait un signal fort. La reconnaissance structure la qualité plus durablement que la dépense publicitaire.

Une cohérence stratégique au cœur de la transformation régionale

Cette vision s’inscrit dans une réalité simple : aucune transformation économique durable ne peut s’opérer dans un environnement informationnel fragile.

Pour les institutions financières engagées dans la transformation de l’Afrique centrale, soutenir la presse économique ne relève pas du mécénat, mais d’un choix stratégique. Il s’agit de consolider les fondations invisibles du marché : la confiance, la compréhension et la crédibilité.

La CEMAC fait face à des défis majeurs : diversification économique, financement des infrastructures, transition énergétique, inclusion financière. Aucun ne pourra être relevé sans une opinion publique éclairée et un débat économique structuré.

Une économie bien financée mais mal expliquée reste vulnérable. Une économie bien expliquée devient plus lisible, plus crédible et, à terme, plus attractive.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut soutenir la presse économique, mais comment le faire avec exigence, cohérence et vision.

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