Le cacao camerounais aborde une nouvelle phase de son histoire. Pendant longtemps, la filière a été décrite à travers deux idées simples : une production solide, mais inférieure à celle des géants ouest-africains, et une qualité reconnue, sans véritable captation de toute la valeur créée. Les données les plus récentes montrent pourtant un déplacement du centre de gravité. Le Cameroun n’est pas seulement dans une logique de maintien. Il est entré dans une phase d’accélération, portée par la hausse des cours mondiaux, par une progression de la production commercialisée et par une montée sensible de la transformation industrielle. Cette dynamique change l’échelle du débat. La question n’est plus seulement de savoir si le pays produit davantage. Elle est désormais de savoir s’il peut convertir cette conjoncture exceptionnelle en puissance durable.
La première donnée à retenir est le niveau atteint par la campagne 2024-2025. Selon l’ONCC, la production nationale commercialisée a culminé à 309 518 tonnes, un niveau inédit. Dans le même temps, les exportations de fèves ont progressé à 192 013 tonnes, contre 185 613 tonnes lors de la campagne précédente, tandis que la transformation industrielle locale a bondi à 109 431 tonnes, contre 85 672 tonnes un an plus tôt. Autrement dit, la croissance camerounaise n’a pas reposé uniquement sur l’augmentation des volumes exportés. Elle a aussi été tirée par une capacité plus forte à absorber la matière première sur le territoire national. C’est un signal économique plus important qu’il n’y paraît, car il indique que la filière commence à se déplacer, lentement mais clairement, du simple rôle d’origine agricole vers un rôle plus industriel.
Cette progression est d’autant plus significative qu’elle s’inscrit dans un environnement mondial profondément déséquilibré. L’ICCO estimait la production mondiale à 5,016 millions de tonnes en 2022-2023, puis à 4,368 millions de tonnes en 2023-2024, soit une contraction marquée. Dans le même document, le Cameroun apparaissait au contraire en hausse, passant de 270 000 tonnes à 320 000 tonnes sur la même période. Cela signifie que, dans un cycle international marqué par le recul de l’offre, le pays a gagné en visibilité relative. Ce n’est pas encore un bouleversement de hiérarchie mondiale, mais c’est un repositionnement réel dans un marché où la rareté a redistribué les cartes entre origines.
Le contraste avec les grands leaders du marché éclaire encore mieux la situation. Dans les données de l’ICCO publiées en mai 2025, la Côte d’Ivoire reculait de 2,241 millions à 1,674 million de tonnes entre 2022-2023 et 2023-2024, tandis que le Ghana passait de 654 000 à 449 000 tonnes. Le Nigeria, lui, progressait à 350 000 tonnes, et le Cameroun à 320 000 tonnes. En clair, la crise d’offre qui a frappé les deux locomotives régionales a mécaniquement accru le poids relatif des producteurs intermédiaires. Le Cameroun a profité de cette fenêtre. Non pas parce qu’il aurait changé de dimension en une seule campagne, mais parce que son profil de producteur stable est devenu plus stratégique quand les volumes ivoiriens et ghanéens se sont contractés.
Cette recomposition a eu un effet direct sur les prix. La Banque mondiale rappelle que le prix international du cacao a frôlé 11 dollars par kilogramme en janvier 2025, avant un reflux partiel au printemps. Elle indique aussi que le prix moyen annuel du cacao est passé de 3,28 dollars par kilogramme en 2023 à 7,33 dollars en 2024, avec une prévision de 8 dollars en 2025 avant une détente vers 7 dollars en 2026. Dans le même rapport, elle souligne que la flambée est liée aux mauvaises conditions météorologiques en Afrique de l’Ouest et à la contraction de la production mondiale. Le marché a donc connu un choc haussier d’une ampleur rare, qui a mécaniquement dopé les recettes des pays exportateurs et la rémunération des producteurs.
Au Cameroun, cette translation des cours mondiaux vers les prix domestiques a été spectaculaire. L’ONCC indique que, durant la campagne 2024-2025, les prix bord champ ont évolué entre 3 210 FCFA et 5 400 FCFA le kilogramme. La campagne précédente, les prix observés allaient de 1 150 FCFA à 6 300 FCFA le kilogramme. Il faut lire ces chiffres avec nuance. Le record absolu antérieur avait été plus élevé en pointe, mais la campagne 2024-2025 se distingue par le maintien de niveaux très rémunérateurs sur une large partie de la saison. Pour les producteurs, cela change la structure des revenus. Pour la filière, cela crée une incitation puissante à l’entretien des vergers, à la reprise des collectes et à l’entrée de nouveaux volumes dans les circuits formels.
L’autre élément central de l’état des lieux camerounais est la montée de la transformation locale. Avec 109 431 tonnes transformées sur 309 518 tonnes commercialisées, la part transformée localement représente environ 35 pour cent du volume mis en marché, contre environ 32 pour cent un an plus tôt, selon un calcul à partir des données ONCC. Cette évolution reste insuffisante au regard du potentiel national, mais elle est tout sauf marginale. Elle signifie que le pays n’exporte plus seulement des fèves. Il commence à élargir son ancrage industriel dans le broyage et la première transformation. Dans une filière où la captation de valeur dépend de plus en plus de la capacité à aller au-delà de la matière brute, cette progression est stratégique.
Il faut cependant éviter toute lecture trop optimiste. Le cœur du modèle reste encore dominé par l’exportation primaire. Les 192 013 tonnes exportées sous forme de fèves représentent environ 62 pour cent de la production commercialisée 2024-2025, selon un calcul à partir du bilan de campagne. Cela veut dire que l’essentiel du cacao camerounais continue de quitter le territoire avant les segments les plus rémunérateurs de la chaîne. Le pays a donc amélioré sa position, mais il ne l’a pas encore transformée en basculement de modèle. Tant que la majorité des volumes partira sans transformation avancée, la filière restera dépendante des arbitrages extérieurs sur les marges industrielles et commerciales.
Sur le plan international, les signaux de marché invitent à la prudence. L’ONCC, citant les prévisions révisées de l’ICCO en février 2025, faisait état d’une hausse attendue de la production mondiale de 7,8 pour cent pour atteindre 4,840 millions de tonnes en 2024-2025, après une campagne 2023-2024 marquée par un net recul. La Banque mondiale, de son côté, estime que les prix du cacao devraient baisser d’environ 13 pour cent en 2026 à mesure que des volumes supplémentaires reviennent sur le marché. Cela ne signifie pas un effondrement, mais un rééquilibrage. En d’autres termes, la phase de prix extraordinairement élevés pourrait céder la place à un cycle toujours porteur, mais moins euphorique. Pour un pays producteur, c’est souvent dans cette transition que la vérité économique apparaît : les filières robustes résistent à la normalisation, les autres découvrent qu’elles avaient surtout bénéficié d’un accident haussier.
C’est là que se joue l’évolution réelle du marché camerounais. Le premier scénario, favorable, est celui d’une consolidation. Il repose sur trois leviers. D’abord, des prix encore historiquement élevés, même en cas de détente. Ensuite, une production nationale qui a montré qu’elle pouvait dépasser la barre des 300 000 tonnes commercialisées. Enfin, une transformation locale en progression, donc une meilleure capacité à garder une part de la valeur sur place. Si ces trois leviers se renforcent mutuellement, le Cameroun peut stabiliser une trajectoire ascendante et s’installer plus fermement parmi les producteurs africains qui comptent, non seulement par les volumes, mais par la structuration de la chaîne.
Le deuxième scénario, plus réaliste à moyen terme, est celui d’une croissance freinée par les faiblesses internes de la filière. L’ICCO et la Banque mondiale rappellent que le marché mondial du cacao reste extrêmement sensible aux aléas climatiques, aux maladies et au vieillissement des plantations. Ces facteurs ne concernent pas uniquement la Côte d’Ivoire et le Ghana. Ils sont des vulnérabilités structurelles pour l’ensemble des producteurs tropicaux. Le Cameroun peut donc bénéficier d’une conjoncture mondiale tendue, mais il n’échappe pas à ses propres contraintes agronomiques, logistiques et qualitatives. Si la hausse récente des revenus ne se transforme pas en investissement dans les vergers, en amélioration des rendements et en discipline qualité, la progression observée pourrait rester conjoncturelle.
Le sujet de la qualité, justement, reste décisif. Le Cameroun dispose d’une réputation intéressante sur certains segments, mais l’enjeu n’est plus seulement d’être identifié comme une origine crédible. Il faut devenir une origine premium de manière constante, traçable et défendable face aux nouvelles exigences du commerce international. L’ONCC met désormais fortement en avant la durabilité, la légalité et la conformité, en particulier autour de la diligence raisonnée et du règlement européen sur la déforestation. Cela montre bien que la compétition change de nature. Demain, la prime ne viendra pas seulement du déficit mondial d’offre. Elle viendra aussi de la capacité à prouver l’origine, la conformité et la qualité.
Il faut aussi regarder le marché par le prisme industriel. Une filière cacao puissante n’est pas simplement celle qui produit plus de fèves. C’est celle qui organise des capacités de broyage, attire des investissements dans la transformation, sécurise ses flux logistiques et construit des débouchés plus sophistiqués. Le saut de 85 672 à 109 431 tonnes transformées localement en une campagne est, à cet égard, l’un des chiffres les plus importants du bilan 2024-2025. Ce chiffre dit que le Cameroun a commencé à élargir sa base industrielle. Mais il dit aussi qu’il existe encore une marge considérable avant d’atteindre un niveau où la transformation locale deviendrait la norme dominante plutôt qu’un segment en croissance.
À court terme, les perspectives restent donc favorables, mais sous condition. Les prix mondiaux demeurent au-dessus de leurs moyennes historiques récentes, même après le reflux observé depuis les pics du début 2025. Les données de l’ONCC montrent par ailleurs qu’au début avril 2026, les repères de prix restaient élevés, avec un cacao coté à 1 786 FCFA/kg FOB et 1 843 FCFA/kg CIF, tandis que les prix d’achat à Douala se situaient entre 1 200 et 1 300 FCFA/kg. On n’est plus dans la phase la plus explosive du cycle, mais certainement pas dans un retour aux niveaux bas d’avant-crise. Le marché reste donc porteur, avec des marges de manœuvre encore substantielles pour les producteurs, les exportateurs et les transformateurs.
En définitive, l’état des lieux de la filière cacao au Cameroun est plus solide que flatteur. Les faits sont nets. Le pays a enregistré une production commercialisée record de 309 518 tonnes. Les exportations ont progressé. La transformation locale a accéléré. Le contexte international, marqué par un choc d’offre mondial, a hissé les prix à des niveaux exceptionnels. Mais la conclusion sérieuse est ailleurs. Le Cameroun a profité d’une conjoncture mondiale rare, sans avoir encore totalement réglé la question essentielle de la valorisation complète de son cacao. Le vrai test commence maintenant. Si les revenus de la phase haussière servent à moderniser les vergers, renforcer la qualité, structurer la traçabilité et accroître la transformation, la filière changera durablement de statut. Sinon, elle restera une filière performante dans les bonnes années, mais encore incomplète dans sa capacité à convertir un avantage agricole en puissance économique.
Mérimé Wilson
