ENQUÊTE – Écoles, universités, foncier : ce que pèsent réellement les Églises dans l’économie éducative camerounaise

Derrière l’État et loin du bruit des grands groupes privés, les Églises ont constitué au Cameroun l’un des plus importants patrimoines éducatifs du pays. Près de 3 000 sites identifiables, plus d’un demi-million d’apprenants, des dizaines de milliers d’emplois, des campus universitaires, des laboratoires, des internats et parfois plusieurs centaines d’hectares de foncier. CAMEROON CEO a passé ces réseaux au crible des seuls documents publics disponibles, et modélisé, pour la première fois, les ordres de grandeur financiers qu’ils recouvrent.
Le 17 avril 2026, à Yaoundé, le pape Léon XIV s’est adressé aux étudiants de l’Université catholique d’Afrique centrale. Le monde a retenu le discours, consacré notamment à l’intelligence artificielle. Le monde des affaires aurait pu retenir autre chose : le lieu. Un campus, des amphithéâtres, un foncier, une institution universitaire de rang sous-régional. Autrement dit, un actif.
Au Cameroun, lorsqu’on parle d’investissement privé dans l’éducation, les regards se tournent volontiers vers les groupes scolaires, les promoteurs d’universités privées ou les nouvelles écoles internationales de Douala et Yaoundé.
Une autre catégorie d’investisseurs est pourtant installée dans le secteur depuis parfois plus d’un siècle : les Églises.
Catholiques, baptistes, presbytériens, évangéliques ou adventistes ont progressivement constitué des réseaux qui vont de la maternelle à l’université. Derrière leur vocation pastorale se trouve aujourd’hui un patrimoine considérable : terrains, salles de classe, internats, laboratoires, bibliothèques, établissements techniques, centres de formation et campus universitaires.
Et les chiffres sont impressionnants.
Le Saint-Siège comptabilisait, pour la seule Église catholique au Cameroun au 31 décembre 2024, 1 668 établissements préscolaires et primaires, 276 collèges et établissements secondaires et 34 établissements d’enseignement supérieur ou universités. Ces structures accueillaient 443 299 apprenants, dont 15 842 dans le supérieur.
Une autre communication publiée en avril 2026 par l’Agence Fides fait état de près de 468 000 apprenants, plus de 20 000 enseignants, 646 maternelles, 953 écoles primaires, 273 établissements secondaires, cinq établissements de formation des enseignants et 17 universités ou institutions supérieures. Les différences entre les deux séries statistiques tiennent notamment aux dates et aux classifications retenues, mais l’ordre de grandeur est sans ambiguïté.
L’Église catholique n’est cependant pas seule.
La Cameroon Baptist Convention, l’Église Évangélique du Cameroun, la Presbyterian Church in Cameroon ou encore l’Église Presbytérienne Camerounaise contrôlent elles aussi des réseaux suffisamment importants pour être considérés comme de véritables opérateurs éducatifs nationaux.
Notre méthode
Cette enquête ne repose sur aucune donnée confidentielle. Elle s’appuie exclusivement sur des sources publiques : statistiques du Saint-Siège, communications de l’Agence Fides, publications institutionnelles des Églises concernées, données du Conseil œcuménique des Églises, arrêtés et décisions ministérielles, appels d’offres publics, rapports d’organisations internationales et travaux universitaires.
Trois limites doivent être posées d’emblée.
Aucune des grandes Églises étudiées ne publie de valorisation consolidée de son patrimoine scolaire et universitaire. Aucune ne publie non plus d’états financiers agrégés pour son activité éducative. Les périmètres statistiques varient enfin d’une source à l’autre, parfois d’une année à l’autre au sein de la même institution.
En conséquence, les montants avancés dans les sections consacrées aux revenus et à la valeur patrimoniale ne sont pas des données comptables. Ce sont des modélisations construites par la rédaction à partir d’hypothèses explicitement énoncées, destinées à établir des ordres de grandeur et non des chiffres définitifs. Elles sont signalées comme telles.
Le périmètre retenu est enfin celui des Églises chrétiennes. L’enseignement confessionnel islamique, également reconnu par l’État et bénéficiaire des mêmes mécanismes de subvention, relève d’une enquête distincte.
Notre Top 5 des puissances éducatives confessionnelles
Notre classement repose sur quatre facteurs : nombre d’établissements identifiables, effectifs documentés, présence dans l’enseignement supérieur et profondeur des infrastructures éducatives.
| Rang | Organisation | Empreinte éducative documentée | Enseignement supérieur | Lecture CAMEROON CEO |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Église catholique | Jusqu’à 1 978 structures éducatives selon les statistiques du Vatican de 2024 | 34 établissements supérieurs ou universitaires selon la classification du Vatican | Un véritable système éducatif parallèle |
| 2 | Cameroon Baptist Convention (CBC) | 332 structures maternelles et primaires plus 29 secondaires, soit au moins 361 | Formation théologique et professionnelle, offre annoncée de la maternelle au supérieur | Un réseau national beaucoup plus massif qu’il n’y paraît |
| 3 | Église Évangélique du Cameroun (EEC) | Environ 250 à 270 établissements scolaires selon les sources historiques, plus les structures universitaires | IUEC Bandjoun et campus de Douala dès 2026-2027 | La stratégie d’expansion la plus visible actuellement |
| 4 | Presbyterian Church in Cameroon (PCC) | 240 établissements recensés fin 2025 dans son réseau scolaire principal | Cameroon Christian University | Un acteur particulièrement structuré et transparent |
| 5 | Église Presbytérienne Camerounaise (EPC) | Au moins 57 établissements scolaires selon le World Council of Churches | Formation théologique et participation à l’écosystème universitaire protestant | Un patrimoine ancien, important mais moins documenté financièrement |
1. L’Église catholique : un géant de près d’un demi-million d’apprenants
L’écart avec les autres acteurs est spectaculaire.
Les données officielles publiées par le Vatican recensent 299 586 élèves dans le préscolaire et le primaire, 127 871 dans le secondaire et 15 842 dans l’enseignement supérieur, soit 443 299 apprenants au total au 31 décembre 2024.
À titre de comparaison, les statistiques nationales comptabilisaient environ 644 000 enfants au préscolaire, 5,29 millions au primaire et 2,05 millions au secondaire en 2023-2024. Les établissements catholiques représentent donc, malgré les légers décalages de période statistique, un ordre de grandeur proche de 5 % des effectifs maternels et primaires du pays et plus de 6 % du secondaire.
Mais regarder uniquement le nombre d’élèves serait sous-estimer le patrimoine.
Le réseau comprend des établissements historiques souvent construits sur des emprises foncières importantes, des internats, des centres techniques et plusieurs universités ou instituts universitaires.
Un cas permet d’entrevoir les montants mobilisés.
En 2024, le diocèse de Buea a obtenu auprès de Missio Invest un financement de 365 000 dollars pour étendre les salles de classe de son Entrepreneurial High School et construire une résidence universitaire de 50 chambres liée au Catholic University Institute of Buea, CUIB. Le document indique également un campus de plus de 50 acres et 1 665 étudiants pour l’université.
Le même diocèse administrait alors 32 écoles maternelles et primaires, 12 collèges et une université.
Au sommet de cet ensemble se trouve une institution qui échappe à la logique diocésaine. L’Université catholique d’Afrique centrale, fondée en 1989 par l’Association des conférences épiscopales de la région d’Afrique centrale, relève de l’autorité du Saint-Siège et a ouvert ses portes à Yaoundé le 30 septembre 1991 sous la forme de l’Institut catholique de Yaoundé, dans le cadre d’un accord signé en 1989 entre le Saint-Siège et la République du Cameroun. Elle a formé plus de 10 000 diplômés, exploite plusieurs campus à Yaoundé, à Douala et à Pointe-Noire, et abrite l’institut UCAC-ICAM, né d’un partenariat avec une école d’ingénieurs française.
Point décisif pour comprendre le modèle économique : l’extension du campus de l’UCAC et le développement de nouvelles filières ont été financés avec le concours de l’Agence française de développement. Une université confessionnelle camerounaise a donc accès à des guichets de financement institutionnel international auxquels la quasi-totalité des promoteurs privés laïcs du pays n’accède pas.
Ce seul faisceau d’exemples illustre la difficulté de valoriser l’ensemble. Si l’on additionnait le foncier, les bâtiments, les laboratoires, internats et équipements accumulés par les 26 diocèses camerounais depuis plusieurs décennies, la valeur économique du réseau serait considérable. La Conférence épiscopale nationale du Cameroun confirme d’ailleurs que l’éducation, du primaire à l’université, constitue l’un de ses secteurs institutionnels structurés.
L’Église catholique n’est donc plus seulement un opérateur scolaire. Elle possède au Cameroun un véritable portefeuille national d’actifs éducatifs.
2. Cameroon Baptist Convention : le géant que les anciennes statistiques sous-estimaient
La deuxième surprise de cette enquête vient de la Cameroon Baptist Convention.
Les chiffres historiquement cités sur la CBC faisaient souvent état de quelques dizaines d’établissements. Les données désormais publiées directement par la Convention changent complètement la photographie.
La CBC affirme administrer 332 structures maternelles et primaires et 29 établissements secondaires, soit 361 établissements, répartis dans les dix régions du Cameroun.
Une publication de juillet 2025 évoquait précisément 135 structures maternelles, 167 primaires et 35 secondaires, confirmant dans tous les cas un réseau dépassant largement 300 implantations.
Un ancien portail du Education Board de la CBC, toujours accessible, faisait par ailleurs état d’environ 32 800 élèves et étudiants et de plus de 1 000 employés dans son système éducatif. Cette donnée est plus ancienne et ne peut donc être assimilée à l’effectif de 2026, mais elle donne une indication de l’importance opérationnelle historique du réseau.
La stratégie de la CBC est particulièrement intéressante. Elle ne se contente plus des bâtiments scolaires traditionnels. Elle annonce des investissements dans l’ICT, le STEM, la formation continue des enseignants, l’inclusion des élèves en situation de handicap et l’extension des établissements.
En mai 2026, l’école primaire CBC de Nkwen, détruite et dégradée par la crise anglophone, a par exemple été reconstruite dans le cadre d’un programme soutenu par le PNUD. Elle accueille désormais plus de 320 élèves dans des infrastructures rendues accessibles aux enfants handicapés.
Ce point révèle une caractéristique fondamentale du modèle confessionnel. L’Église investit, mais elle sait également mobiliser autour de son patrimoine les ONG, bailleurs internationaux, communautés locales et partenaires de développement.
3. EEC : du patrimoine missionnaire à une stratégie universitaire
L’Église Évangélique du Cameroun présente probablement la trajectoire la plus intéressante à suivre en 2026.
Les données historiques disponibles font état d’un réseau extrêmement vaste. Une étude universitaire reprenant les statistiques institutionnelles de l’EEC évoque 84 écoles maternelles accueillant plus de 6 000 enfants, 170 écoles primaires approchant 30 000 élèves et 18 collèges généraux et techniques accueillant plus de 12 000 élèves. Cela représente près de 48 000 apprenants avant même l’enseignement supérieur.
Un document stratégique de l’Église donne une photographie légèrement différente, avec 88 maternelles, 145 écoles primaires et 18 collèges, ce qui montre que les périmètres et périodes statistiques varient. Il confirme néanmoins l’existence d’un patrimoine physique attaché à ces établissements.
La transformation majeure est universitaire.
L’EEC est promotrice de l’Institut Universitaire Évangélique du Cameroun, créé à Bandjoun et officiellement autorisé par le MINESUP en 2012.
L’IUEC propose désormais des formations allant de la santé et des sciences biomédicales à l’agriculture, l’informatique, le génie civil, l’électronique, la gestion et les sciences de l’éducation. Ses infrastructures comprennent notamment plusieurs laboratoires scientifiques et espaces de recherche.
Surtout, l’EEC entre à Douala en 2026.
Le MINESUP a autorisé le 25 juin 2026 l’ouverture d’une antenne de l’IUEC à Douala pour la rentrée 2026-2027. Plutôt que construire immédiatement un campus ex nihilo, l’Église transforme une partie du Collège Alfred Saker à Deido en infrastructure universitaire et utilise les laboratoires biomédicaux ainsi qu’un plateau technique en électronique et instrumentation déjà présents sur le site.
C’est économiquement remarquable. Là où un promoteur privé classique doit acquérir du foncier au prix du marché doualais, engager une construction et attendre plusieurs années avant le premier euro de recette, l’EEC active un actif déjà amorti, déjà équipé, déjà situé dans un quartier central.
L’EEC transforme ainsi son patrimoine scolaire historique en capital universitaire.
La valeur ne se trouve donc plus seulement dans le nombre d’écoles possédées, mais dans la capacité à réutiliser des actifs existants pour pénétrer des segments de formation à plus forte valeur ajoutée.
L’IUEC a d’ailleurs adopté un Plan stratégique de développement 2025-2030 destiné notamment à moderniser les infrastructures, diversifier les formations, renforcer la recherche et développer ses partenariats.
4. PCC : 34 812 apprenants dans un réseau extraordinairement documenté
La Presbyterian Church in Cameroon offre l’une des photographies les plus précises.
Au mois de novembre 2025, sa Presbyterian Education Authority recensait 91 maternelles accueillant 3 564 enfants, 123 écoles primaires accueillant 21 154 élèves, 25 établissements secondaires regroupant 10 080 élèves et un Teacher Training College comptant 14 élèves-maîtres.
Cela représente 240 établissements ou structures principales et 34 812 apprenants, hors université.
À cela s’ajoute la Cameroon Christian University, dont le promoteur officiellement enregistré par le ministère de l’Enseignement supérieur est bien la Presbyterian Church in Cameroon. L’université est autorisée à délivrer notamment des formations en finance, management, marketing, comptabilité, langues, édition et arts.
La PCC investit également dans la rénovation de salles de classe, le numérique, l’e-learning et l’éducation inclusive.
Ce qui frappe ici est la logique de groupe. École, université, hébergement étudiant, formation professionnelle et immobilier peuvent être combinés.
La PCC exploite par exemple à Buea Preshostel, une structure d’hébergement destinée notamment aux étudiants, et possède également un centre de formation aux technologies de l’information.
On n’est donc plus seulement dans la propriété d’écoles. Un écosystème économique autour de l’étudiant apparaît, avec ce que cela suppose de recettes annexes récurrentes.
5. EPC : un patrimoine scolaire ancien, mais encore opaque financièrement
L’Église Presbytérienne Camerounaise complète notre Top 5.
Le Conseil œcuménique des Églises lui attribue 14 établissements maternels, 32 écoles primaires et 11 établissements secondaires, soit 57 structures scolaires.
La Presbyterian Mission Agency évoque plus largement plus de 50 écoles, deux instituts théologiques et une présence universitaire dans l’écosystème éducatif protestant.
L’EPC possède surtout un patrimoine éducatif ancien, issu de l’œuvre des missions presbytériennes américaines puis transmis à l’Église camerounaise après son autonomie. Des établissements comme le Collège protestant Johnston témoignent de cette accumulation patrimoniale sur plusieurs générations.
Mais à la différence de la PCC ou de la CBC, la publication de données économiques récentes consolidées reste limitée. Impossible, à ce stade, d’établir de manière fiable la valeur du foncier, des bâtiments ou les investissements annuels consacrés à son réseau.
Le cas adventiste : moins d’établissements, mais un investissement universitaire très lourd
Le classement par nombre d’établissements masque un autre acteur, l’Église Adventiste du Septième Jour.
Son réseau scolaire camerounais apparaissait à 38 établissements et 5 927 élèves dans une série statistique internationale adventiste publiée autour de 2020.
Mais son poids capitalistique est supérieur à ce que ce chiffre laisse penser.
L’Université Adventiste Cosendai, à Nanga-Eboko, repose sur un campus auquel une famille avait notamment fait don de 500 hectares de terrain.
Plus spectaculaire encore, un rapport financier de la Division adventiste d’Afrique de l’Ouest et du Centre indique que l’université avait contracté un prêt bancaire d’un milliard de FCFA pour le développement de son campus. Le projet ayant rencontré des difficultés, la Division a dû intervenir pour solder l’emprunt et protéger les actifs de l’université et d’autres institutions camerounaises qui avaient été engagés en garantie.
C’est l’une des rares traces publiques permettant de mettre un montant en FCFA sur un investissement universitaire confessionnel au Cameroun. C’est aussi, on y reviendra, l’une des rares traces publiques d’un risque financier assumé par une Église sur son patrimoine éducatif.
Et le MINESUP reconnaît aujourd’hui à Cosendai des formations en gestion et informatique, théologie, sciences de l’éducation, santé, droit et sciences politiques.
Ce que ces réseaux encaissent chaque année
C’est la donnée que personne ne publie, et c’est pourtant la seule qui permette de comprendre pourquoi ces réseaux tiennent depuis un siècle. Un patrimoine ne se maintient pas par la seule vertu. Il se maintient parce qu’il produit des flux.
Les frais de scolarité de l’enseignement confessionnel sont documentés, au moins par échantillons. Une enquête publiée par Ecomatin relevait ainsi, dans un établissement catholique de référence de Yaoundé, des frais de scolarité pour élèves externes de 240 000 FCFA au premier cycle et de 250 000 FCFA au second cycle, préinscription comprise. Dans le supérieur, l’UCAC facture à ses nouveaux étudiants des frais d’inscription non remboursables de 239 190 FCFA, hors scolarité proprement dite, tandis que les grilles observées dans les universités privées camerounaises s’échelonnent de 200 000 à plus d’un million de FCFA par an. À l’autre extrémité du spectre, les écoles primaires de mission en zone rurale pratiquent des niveaux très inférieurs, parfois de quelques dizaines de milliers de francs.
Appliquons ces fourchettes au seul réseau catholique, à partir des effectifs publiés par le Vatican au 31 décembre 2024.
Avec une hypothèse basse de 40 000 FCFA par an dans le préscolaire et le primaire, de 120 000 FCFA dans le secondaire et de 400 000 FCFA dans le supérieur, le réseau catholique génère de l’ordre de 33 milliards de FCFA de recettes annuelles de scolarité. Avec une hypothèse haute de 80 000, 250 000 et 800 000 FCFA respectivement, l’ordre de grandeur approche 65 milliards de FCFA.
Cette modélisation appelle des réserves sérieuses. Elle ignore les exonérations, les bourses, les impayés, les élèves internes dont la facturation est supérieure, et les écarts considérables entre un collège urbain de réputation nationale et une école de brousse. Elle ne dit rien des charges, dominées par la masse salariale. Elle ne préjuge donc en rien d’un résultat net.
Mais l’ordre de grandeur, lui, résiste. Le seul réseau éducatif catholique camerounais manipule chaque année un volume de recettes qui le situerait, en chiffre d’affaires, parmi les principaux groupes privés du pays. En y ajoutant les réseaux baptiste, évangélique, presbytériens et adventiste, l’économie de l’enseignement confessionnel chrétien camerounais se compte très probablement en dizaines de milliards de FCFA par an.
Ce n’est plus une œuvre sociale marginale. C’est un secteur.
Le premier employeur privé dont personne ne parle
La deuxième donnée oubliée est l’emploi.
La communication publiée en avril 2026 par l’Agence Fides évoque plus de 20 000 enseignants pour le seul réseau catholique camerounais. L’ancien portail du Education Board de la CBC faisait état de plus de 1 000 employés. La PCC, l’EEC et l’EPC emploient chacune plusieurs milliers de personnes si l’on rapporte leurs effectifs d’élèves aux taux d’encadrement usuels.
Ce chiffre mérite d’être remis en perspective. Les classements officiels des plus gros employeurs privés du Cameroun sont dominés depuis des années par l’agro-industrie et les sociétés de services, à commencer par la Cameroon Development Corporation, régulièrement présentée comme le premier employeur du pays après l’État. Le réseau éducatif catholique, à lui seul, se situe dans le même ordre de grandeur d’effectifs.
Autrement dit, l’un des plus grands employeurs privés du Cameroun n’est pas une entreprise. C’est un réseau d’écoles.
Cette masse salariale change la lecture du modèle. Elle explique la sensibilité extrême de ces réseaux aux frais de scolarité, aux subventions publiques et aux crises régionales. Elle explique aussi pourquoi la question de la couverture sociale des enseignants du privé confessionnel revient périodiquement dans le débat public camerounais.
L’argent public dans le modèle
Il faut le dire clairement, parce que cela conditionne toute lecture patrimoniale. L’enseignement privé camerounais, confessionnel compris, est partiellement financé par l’État.
Le mécanisme est ancien et encadré par la loi du 22 juillet 2004 relative à l’organisation et au fonctionnement de l’enseignement privé, puis par son décret d’application du 15 décembre 2008. La subvention est explicitement destinée à compléter le paiement des salaires des enseignants permanents et du personnel administratif.
Les montants sont documentés. Une décision du ministère des Enseignements secondaires signée en juillet 2021 a autorisé le mandatement de 1 997 150 040 FCFA au titre de l’exercice 2021. Pour l’année scolaire 2022-2023, une décision conjointe des ministères de l’Éducation de base et des Enseignements secondaires a réparti une enveloppe de 2 125 000 000 FCFA. En juin 2020, le ministère des Finances avait mis en paiement 6,5 milliards de FCFA au titre du reliquat de la subvention pour l’exercice 2019, après une première tranche de 2,2 milliards. Ces fonds sont destinés aux organisations de l’enseignement privé catholique, protestant, islamique et laïc.
Ce financement est conditionnel. Pour en bénéficier, un établissement doit être régulièrement autorisé, respecter les normes d’infrastructures, d’équipements et d’effectifs, souscrire une police d’assurance, assurer la couverture sociale de ses enseignants, payer régulièrement les salaires et être à jour de ses obligations fiscales. En juin 2020, 28 établissements de cinq régions ont été suspendus du bénéfice de la subvention à la suite de rapports de contrôle.
Deux enseignements en découlent.
Le premier est que la puissance patrimoniale des Églises s’est bâtie dans un cadre partiellement soutenu par la puissance publique, ce qui interdit de parler d’un investissement exclusivement ecclésial. Une étude consacrée aux établissements protestants documente d’ailleurs les difficultés créées par la réduction de ces subventions et par les retards de paiement à partir des années 1980 et 1990.
Le second est que ces réseaux sont, de fait, des opérateurs régulés. Ils sont contrôlables, sanctionnables, et donc exposés à un risque administratif que n’a pas un investisseur immobilier classique.
Le capital international, avantage compétitif décisif
C’est peut-être l’élément le plus sous-estimé de toute cette enquête.
Un promoteur scolaire privé camerounais finance sa croissance par les frais de scolarité, l’autofinancement et, dans le meilleur des cas, le crédit bancaire local à des conditions coûteuses.
Les réseaux confessionnels, eux, accèdent à une classe de financement entièrement différente. L’Agence française de développement a financé l’extension du campus de l’UCAC et le développement de nouvelles filières. Missio Invest a financé en 2024 l’extension du diocèse de Buea à hauteur de 365 000 dollars. Le PNUD a soutenu en 2026 la reconstruction de l’école primaire CBC de Nkwen. Des congrégations, des diocèses partenaires et des agences missionnaires du Nord alimentent depuis des décennies des flux moins visibles.
Ces financements sont concessionnels, parfois non remboursables, et adossés à une crédibilité institutionnelle que très peu d’acteurs privés camerounais peuvent revendiquer.
Le véritable avantage compétitif des Églises dans l’éducation camerounaise n’est donc peut-être ni le foncier, ni l’ancienneté. C’est un coût du capital structurellement inférieur à celui de leurs concurrents privés.
Les risques que porte ce patrimoine
Une enquête économique qui ne parlerait que de puissance serait incomplète.
Le premier risque est sécuritaire, et il est déjà réalisé. La crise qui affecte les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016 a frappé de plein fouet une zone où l’enseignement confessionnel anglophone, baptiste et presbytérien notamment, est historiquement dominant. Les données de l’UNICEF publiées en novembre 2019 faisaient état de plus de 855 000 enfants déscolarisés et d’au moins 70 écoles détruites, avec 90 % des écoles primaires publiques et 77 % des établissements secondaires publics fermés ou non opérationnels dans ces deux régions. Human Rights Watch a documenté des enlèvements massifs d’élèves, dont 78 dans une école de Nkwen en novembre 2018 et 170 dans un internat de Kumbo en février 2019. International Crisis Group évaluait en février 2023 le bilan du conflit à 6 000 morts et 800 000 déplacés.
Pour un opérateur éducatif, cela signifie des actifs immobilisés, dégradés, parfois détruits, et des recettes de scolarité effondrées sur une zone entière. La reconstruction de l’école CBC de Nkwen en mai 2026 illustre autant la résilience du modèle que l’ampleur des dégâts subis.
Le deuxième risque est financier. Le cas de l’Université Adventiste Cosendai, dont l’emprunt d’un milliard de FCFA a dû être soldé par sa Division de tutelle pour protéger des actifs engagés en garantie, montre qu’un investissement universitaire confessionnel mal calibré peut mettre en jeu le patrimoine d’autres institutions du même réseau. La solidarité financière interne est une force en cas de choc. Elle est aussi un vecteur de contagion.
Le troisième risque est celui de la gouvernance et de la transparence. Aucune des grandes Églises étudiées ne publie de comptes consolidés de son activité éducative. La contestation publique des niveaux de frais de scolarité dans certains établissements confessionnels de prestige montre que cette opacité a un coût réputationnel croissant, à mesure que le public perçoit ces réseaux moins comme des œuvres sociales que comme des acteurs économiques.
Le quatrième risque est démographique et concurrentiel. L’enseignement privé encadre déjà près de 30 % de la population scolarisée camerounaise, et l’AFD relevait que les effectifs du supérieur privé avaient plus que triplé depuis 2005. Les Églises n’arrivent donc pas sur un marché vide. Elles y affrontent des groupes privés laïcs plus agiles sur le marketing, la digitalisation et l’employabilité.
Combien vaut ce patrimoine ?
C’est ici que s’arrête la donnée vérifiable et que commence la grande question.
Aujourd’hui, il serait imprudent d’avancer un montant consolidé. Les états patrimoniaux, surfaces foncières et valeurs comptables des milliers d’établissements ne sont pas publiés de façon suffisamment homogène.
Une approche par coût de remplacement permet toutefois de fixer un ordre de grandeur, et c’est la seule méthode praticable en l’état des sources.
Les marchés publics camerounais offrent une référence. Un appel d’offres lancé en 2024 par la commune de Guidiguis pour la construction d’un bloc de deux salles de classe affichait un coût prévisionnel de 18 millions de FCFA, soit environ 9 millions de FCFA par salle en construction rurale standard. Le plan d’urgence de 5,3 milliards de FCFA lancé pour les écoles de l’Extrême-Nord portait, lui, sur 196 salles de classe accompagnées de forages, latrines, dortoirs et cantines.
Les réseaux étudiés dans cette enquête totalisent, selon leurs propres publications, de l’ordre de 2 900 à 3 000 sites éducatifs identifiables. En retenant une hypothèse conservatrice de six salles de classe par site en moyenne, ce qui est bas pour les collèges et lycées et raisonnable pour les maternelles rurales, on obtient environ 18 000 salles de classe. Au coût de référence de 9 à 12 millions de FCFA la salle, la seule reconstruction du bâti scolaire de base représenterait de 160 à 215 milliards de FCFA.
Ce calcul exclut délibérément les blocs administratifs, les latrines, les internats, les cantines, les laboratoires, les bibliothèques, les logements d’enseignants, les résidences étudiantes et l’intégralité des campus universitaires. Il exclut surtout le foncier.
Or c’est le foncier qui porte la valeur cachée. Une partie de ces établissements se trouve sur des terrains acquis ou concédés il y a plusieurs décennies, à Douala, Yaoundé, Bafoussam, Buea ou Bamenda, dans des quartiers aujourd’hui centraux où la valeur au mètre carré a été multipliée dans des proportions considérables. Le campus de Cosendai à lui seul repose sur une donation de 500 hectares. Le campus du CUIB dépasse 50 acres.
Notre lecture est donc la suivante. En intégrant le bâti complet, les équipements et le foncier valorisé au prix du marché actuel, le patrimoine éducatif des Églises chrétiennes camerounaises se situe très vraisemblablement dans une fourchette de plusieurs centaines de milliards de FCFA, sans qu’aucune source publique ne permette aujourd’hui d’en préciser le montant.
Leur valeur économique réelle est en tout état de cause sans commune mesure avec leur valeur comptable historique, quand celle-ci existe.
Plus qu’une mission religieuse : une industrie de capital humain
Il y a enfin une dimension stratégique.
Avec près de 468 000 apprenants annoncés en 2026, le réseau catholique forme à lui seul l’équivalent de la population d’une grande ville camerounaise.
La PCC scolarise directement près de 35 000 personnes dans son réseau non universitaire. La CBC dispose de plus de 300 établissements. L’EEC transforme désormais son patrimoine scolaire en université multisite.
Cela signifie que ces institutions ne produisent pas seulement des diplômés.
Elles influencent les compétences disponibles sur le marché du travail, la mobilité sociale, la formation des élites, la santé, l’ingénierie, l’agriculture, la finance et désormais les technologies.
Le modèle mérite d’être décrit pour ce qu’il est. Le capital s’est accumulé sur plusieurs décennies. Une mission acquiert un terrain. Une école primaire y est construite. Puis viennent un collège, un internat, un centre médical, parfois une école technique. Des décennies plus tard, le même actif foncier peut accueillir une université. C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui avec l’EEC à Douala.
Les sources de financement sont hybrides : fonds propres ecclésiaux, frais de scolarité, contributions des communautés, subventions publiques, dons internationaux, financements de partenaires et, dans certains cas, emprunts bancaires. L’expression « investissement des Églises » doit donc être maniée précisément. Tout le patrimoine n’a pas été financé exclusivement par les ressources propres des institutions religieuses.
Mais juridiquement, institutionnellement et économiquement, ces organisations ont construit, administré et maintenu des actifs dont la valeur cumulée est très élevée, et dont elles restent propriétaires.
Le véritable actif des Églises camerounaises n’est peut-être donc pas leur foncier. C’est leur capacité, génération après génération, à fabriquer du capital humain, et à convertir ce capital humain en légitimité, puis cette légitimité en accès au financement.
Et alors que l’enseignement supérieur privé entre dans une nouvelle phase de consolidation au Cameroun, une question mérite désormais d’être posée : après avoir bâti certains des plus grands réseaux scolaires du pays, les Églises sont-elles en train de devenir les prochains grands groupes universitaires camerounais ?
L’expansion de l’IUEC à Douala, le développement de la Cameroon Christian University, la puissance du système catholique et l’actif universitaire constitué autour de Cosendai montrent que le mouvement a déjà commencé.
CAMEROON CEO estime que le prochain terrain de compétition ne sera plus seulement le nombre d’écoles. Il sera celui des universités, de la santé, des technologies, des laboratoires, de la recherche et de la capacité des grands réseaux confessionnels à convertir leur patrimoine historique en institutions d’enseignement supérieur compétitives.
Les questions que cette enquête laisse ouvertes
Cinq questions restent sans réponse publique à ce jour, et elles sont adressées aux institutions concernées.
Quelle est la superficie totale du foncier détenu par chaque réseau confessionnel au Cameroun, et sous quel régime de propriété ? Quel est le chiffre d’affaires annuel consolidé des activités éducatives de chaque Église ? Quelle part de ce chiffre d’affaires provient des frais de scolarité, des subventions publiques et des financements extérieurs ? Quel est l’encours de dette bancaire porté par les institutions universitaires confessionnelles ? Quelle est la valeur assurée du patrimoine bâti, et quelle part du parc situé dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest reste aujourd’hui inexploitée ?
Tant que ces réponses manqueront, l’un des plus importants portefeuilles d’actifs privés du Cameroun continuera d’être analysé comme une œuvre sociale plutôt que comme ce qu’il est devenu : une industrie.




