Dans une fintech de paiement, l’argent ne se contente pas de circuler. Il doit être disponible dans la bonne devise, au bon moment, sur le bon marché, tout en respectant des réglementations nationales parfois très différentes. Derrière la fluidité apparente d’une transaction mobile se déploie ainsi une mécanique complexe faite de trésorerie, de rapprochements, de conformité, de change et de contrôle des risques. C’est dans cette zone stratégique, peu visible du grand public mais décisive pour la solidité des opérateurs, que Carl-Salik Mafeni Mase inscrit désormais son parcours.
Depuis février 2026, le financier camerounais occupe le poste de Senior Finance Manager pour l’Afrique de l’Ouest et centrale chez pawaPay. Sa mission dépasse la production classique des comptes. Elle consiste à encadrer la gouvernance financière régionale, à superviser les positions de trésorerie dans plusieurs devises, à coordonner les obligations réglementaires et à consolider les mécanismes de contrôle d’une entreprise engagée dans une expansion rapide.
Le changement d’échelle est significatif. PawaPay connecte les entreprises aux réseaux de mobile money à travers une interface unique et prend en charge une partie de la complexité liée aux opérateurs, aux règlements, au change et à la conformité. La fintech revendique aujourd’hui une présence dans plus de vingt marchés africains et plus de trois milliards de transactions réussies. Dans un tel environnement, la finance n’est plus seulement une fonction de support. Elle devient l’une des infrastructures essentielles de la croissance. (pawaPay)
La trajectoire de Carl-Salik Mafeni Mase l’a progressivement préparé à cette responsabilité. Son parcours ne repose pas sur une spécialisation étroite, mais sur une succession d’expériences qui lui ont permis de comprendre plusieurs dimensions du métier : construction des procédures, fiabilité des comptes, fiscalité, planification, trésorerie, financement, réglementation et transformation numérique.
Sa première grande expérience managériale débute en 2012 chez I-Engineering, une entreprise opérant notamment dans les infrastructures de télécommunications. Nommé responsable financier, il doit bâtir la fonction pratiquement depuis son point de départ. Il structure les procédures, les mécanismes de contrôle, les outils de reporting ainsi que les modèles de suivi de la rentabilité des projets.
Cette étape est fondatrice. Construire une direction financière oblige à comprendre l’entreprise dans son ensemble : la manière dont elle signe ses contrats, engage ses dépenses, finance ses opérations, mesure ses marges et absorbe les risques. Il ne s’agit plus seulement de constater les mouvements comptables, mais d’organiser le système qui permettra de les anticiper et de les sécuriser.
Les éléments communiqués sur cette période font état de plus d’un milliard de FCFA d’économies issues de ses travaux d’optimisation fiscale, de plusieurs exercices clôturés sans réserve majeure et d’une mission de renforcement des capacités menée au Burkina Faso en 2016. Cette première exposition régionale lui permet également d’expérimenter la gestion d’équipes à distance et l’adaptation des procédures à des réalités nationales différentes.
En janvier 2017, Carl-Salik Mafeni Mase rejoint MTN Cameroon. Il y entre par le cœur technique de la fonction financière, comme Senior Accountant chargé du reporting financier et de la fiscalité. Pendant plus de quatre ans, il travaille sur la tenue du grand livre, les rapprochements du bilan, les clôtures, les audits et les obligations fiscales.
Cette séquence peut sembler moins spectaculaire que la négociation d’un financement ou la gestion d’une importante position de trésorerie. Elle est pourtant déterminante. Dans les grands groupes, la capacité à prendre des décisions rapides dépend d’abord de la qualité de l’information financière. Un bilan mal rapproché, une dette fiscale mal évaluée ou une écriture insuffisamment documentée peut affecter la lecture de la performance et fragiliser les arbitrages de la direction.
Chez MTN Cameroon, il supervise un périmètre de bilan évalué à environ 400 millions de dollars. Son passage est marqué, selon son bilan professionnel, par quatre années sans anomalie d’audit significative, par des opinions favorables sur les comptes et par une collaboration étroite avec les équipes de planification financière. Il ne reste donc pas enfermé dans la production comptable. Il commence à relier les chiffres aux scénarios de gestion, aux décisions d’investissement et aux exigences de gouvernance.
Le véritable basculement intervient en juin 2021, lorsqu’il prend la direction de la trésorerie et de la gestion des liquidités de MTN Cameroon. La fonction le place au croisement des opérations télécoms, du mobile money, du système bancaire et de la réglementation des changes en zone CEMAC.
Il supervise alors une équipe de six professionnels et un portefeuille enregistrant plus de 35 millions de dollars d’entrées mensuelles. Sa responsabilité couvre la liquidité, les financements, les relations bancaires, le besoin en fonds de roulement, les paiements internationaux et les risques liés au change. La technicité comptable acquise précédemment devient ici un instrument d’arbitrage.
Parmi les opérations les plus structurantes figure le refinancement, en 2022, d’une ligne de crédit de 100 milliards de FCFA. L’enjeu d’une telle opération ne réside pas uniquement dans le volume mobilisé. Il concerne aussi le coût de la dette, la maturité des engagements, les garanties, la capacité de remboursement et la préservation des marges de manœuvre financières de l’entreprise.
En 2023, il contribue à faire remonter 86 millions de dollars de liquidités vers le groupe MTN, un niveau présenté comme inédit pour la filiale camerounaise. Dans un environnement encadré par les règles de change de la CEMAC, une telle opération exige une articulation rigoureuse entre disponibilité des fonds, conformité documentaire, traitement fiscal et dialogue avec les banques et les autorités compétentes.
Son apport se lit également dans la formalisation des règles. Carl-Salik Mafeni Mase rédige les premières politiques de MTN Cameroon consacrées aux dividendes et aux paiements internationaux. Il intervient aussi sur le rééquilibrage des liquidités du mobile money et sur les rapprochements des comptes opérationnels. Ces travaux montrent une évolution importante de son positionnement : il ne se contente plus d’exécuter les opérations, il contribue à bâtir le cadre dans lequel elles doivent être exécutées.
Cette approche s’accompagne d’un intérêt marqué pour l’automatisation. Les initiatives conduites sous sa responsabilité auraient réduit de 40 % la charge liée à certains processus manuels et amélioré de 20 % l’efficacité du fonds de roulement. En 2024, son passage temporaire à la tête de la planification et de l’analyse financières lui permet par ailleurs de piloter les cycles budgétaires et de produire un modèle financier à trois ans destiné à la réflexion stratégique du groupe.
Son arrivée chez pawaPay prolonge cette trajectoire tout en modifiant profondément son terrain d’application. Il passe d’une grande filiale nationale à une fintech dont le modèle repose sur la capacité à relier plusieurs écosystèmes de paiement africains. Les enjeux de trésorerie y sont plus fragmentés : multiplication des entités juridiques, coexistence des référentiels IFRS et SYSCOHADA, exposition à plusieurs devises, relations avec différentes banques centrales et nécessité d’harmoniser les contrôles sans ignorer les particularités locales.
Son profil présente, à cet égard, une combinaison recherchée. Fellow de l’ACCA, titulaire d’un MBA en finance globale et d’un Bachelor en comptabilité appliquée de l’Oxford Brookes University, il maîtrise à la fois les standards internationaux et les cadres OHADA, BEAC, COBAC et CEMAC. Sa formation s’est également enrichie de compétences en analyse de données et en solutions de financement.
Mais la singularité de son parcours tient surtout à l’enchaînement de ses responsabilités. Il a construit une fonction financière, sécurisé des comptes, piloté une trésorerie d’envergure, négocié des financements et accompagné la transformation du mobile money avant de passer à une gouvernance régionale. Cette continuité donne une cohérence à une trajectoire qui pourrait, autrement, apparaître comme une simple accumulation de postes.
Chez pawaPay, son principal défi sera de transformer cette expérience en architecture financière reproductible. Une fintech panafricaine ne peut durablement croître si ses contrôles, sa liquidité, ses rapprochements et sa conformité progressent moins vite que ses volumes de transactions. La mission de Carl-Salik Mafeni Mase consiste précisément à réduire cet écart potentiel entre vitesse commerciale et solidité financière.
Son parcours rappelle ainsi une évolution plus large du métier de directeur financier en Afrique. Longtemps associé à la clôture des comptes et à la maîtrise des dépenses, le financier devient désormais un organisateur de la croissance, un interlocuteur des régulateurs et un architecte de la confiance. Carl-Salik Mafeni Mase appartient à cette génération pour laquelle la précision du bilan n’est pas une fin, mais le point de départ d’une ambition plus vaste : rendre l’expansion possible sans compromettre la discipline.
Mérimé Wilson
