HENRI TAME SOUMEDJONG : L’HOMME QU’ON NE BRISE PAS

Du maquis à l’usine, d’une cuve de yaourt confisquée à une chaîne de production qui porte son nom : l’histoire d’un bâtisseur que le pouvoir a voulu effacer, et que sa fille vient de faire renaître.

Il y a des hommes que l’histoire officielle préfère oublier. Henri Tame Soumedjong en faisait partie. Et pourtant, le 26 juin 2026, à Bandenkop, son village natal, son nom a été prononcé devant un ministre. Pas dans un tribunal. Pas dans une enquête. Dans un hommage. Devant une usine flambant neuve. Cinq ans après sa mort, l’État qui avait brisé son entreprise a fini par s’incliner devant sa mémoire.

Pour comprendre la portée de cet instant, il faut remonter le fil d’une vie qui n’a jamais choisi la facilité.

L’enfant d’un maquisard

Henri Tame Soumedjong naît le 18 mars 1936 à Bandenkop, dans les Hauts-Plateaux de l’Ouest camerounais. Son père, David Soumendjong, prince à la cour royale de Bandenkop, est un nationaliste upéciste de la première heure, contraint à l’exil dans le Noun pendant le maquis. Henri grandit donc loin de ses parents, ballotté entre familles d’accueil, entre Bandenkop, Nkongsamba et Douala. L’enfance d’un fils de résistant, dans un pays encore sous administration coloniale, ne ressemble à aucune autre.

Mais le sang ne renonce pas. Au début des années 1950, encore adolescent, Henri adhère à l’UPC, le parti de son père. Après les émeutes de Douala en 1955 et l’interdiction du mouvement, il rejoint la branche armée clandestine fondée par Ruben Um Nyobè. Il porte alors plusieurs noms de combat : TAMO Henri, Commandant Pengoyé Le Constant, Silla Sékou, Kamga. Autant d’identités pour échapper à une traque qui ne pardonne pas. Il connaîtra la prison, l’amnistie à la veille de l’indépendance, puis à nouveau la clandestinité, puis l’exil en Europe.

C’est en exil qu’il se forme. À Berlin, il décroche un diplôme d’ingénieur en biochimie alimentaire à la Fachhochschule. L’homme qui a appris à survivre dans le maquis devient un homme qui apprend à transformer la matière. Le militant devient ingénieur. Le combattant devient bâtisseur.

Le retour, et la fièvre entrepreneuriale

En 1972, répondant à l’appel à la réconciliation du président Ahmadou Ahidjo, il revient au pays. Il sera arrêté, emprisonné à la tristement célèbre BMM, avant d’être définitivement libéré en 1975. C’est seulement alors qu’il peut enfin construire : fonder une famille, lancer des affaires, mettre au service de son pays ce qu’il a appris loin de lui.

La décennie qui suit est celle d’un homme qui ne s’arrête jamais. Contrôleur qualité chez Unilever à Amsterdam, sous-directeur commercial dans l’industrie des argiles à Yaoundé, directeur général de Mini Cap Frites, puis de la société des Vivres Frais. Entre 1979 et 1982, il crée la boulangerie de Bastos, dirige Camyaourt, devient promoteur du glacier Dolce & Freddo, pilote Helepac dans l’emballage plastique. Henri Tame Soumedjong n’est pas un homme d’une seule idée. C’est un industriel tous azimuts, de ceux qui voient une chaîne de valeur dans chaque matière première qui passe entre leurs mains.

Mais c’est en 1986 qu’il pose la pierre qui restera attachée à son nom pour toujours : il fonde SAPLAIT, la Société Africaine des Produits Laitiers. L’ambition est limpide et résolument moderne pour l’époque : transformer le lait en poudre importé en yaourts, beurre et fromages fabriqués localement. À une époque où le Cameroun importe l’essentiel de ses produits transformés, Tame Soumedjong choisit de produire chez lui, pour les siens. Jusqu’à 500 personnes travailleront pour l’entreprise. Une fierté industrielle de l’Ouest camerounais.

1992 : quand le pouvoir punit un homme libre

Et puis vient l’année qui brise tout.

En 1992, le Cameroun traverse une crise politique majeure. L’opposition, portée par Ni John Fru Ndi, gagne en puissance, et le pouvoir de Yaoundé traque ceux qu’il suspecte de la financer. Tame Soumedjong, homme d’affaires influent de l’Ouest, est de ceux-là. Une correspondance datée du 8 juillet 1992, signée du ministre du Développement industriel et commercial de l’époque et adressée à son homologue de la Santé publique, est restée dans les mémoires comme l’un des documents les plus accablants de cette période : elle demandait que SAPLAIT soit mise en difficulté pour que son dirigeant « paie le prix » de ses positions politiques.

Quelques semaines plus tard, c’est fait. L’usine est suspendue, officiellement pour des raisons d’hygiène. Le gouvernement va jusqu’à affirmer que les yaourts produits auraient causé la mort d’enfants. Aucune preuve crédible ne viendra jamais étayer cette accusation. Les recours de Tame Soumedjong n’aboutiront pas. Cinq cents employés se retrouvent à la rue. L’entreprise sera reprise, puis sombrera définitivement.

On ne brise pas un homme comme on ferme une usine. Tame Soumedjong, fidèle à lui-même, ne se résigne pas. En 2012, il relance une activité industrielle, cette fois dans la transformation du bois, avec Wood & Metal Company à Douala. Il continue de s’investir dans sa communauté : foyers, centres de formation, église, à Bandenkop. Membre de la FENAC, de la Chambre de commerce, il reste jusqu’au bout un homme de bâtisseurs, entouré de ses dix enfants biologiques, de ses enfants adoptés, de ses vingt-cinq petits-enfants.

Il s’éteint le 18 mai 2021, à l’Hôpital Général de Yaoundé, à 85 ans. Une vie entière passée à résister : à la colonisation, à l’oppression, à l’injustice économique. Une vie qui aurait pu se refermer sur une usine confisquée et un silence administratif.

Elle ne s’est pas refermée ainsi.

La transmission : quand une fille reprend le flambeau

Car il y a, dans cette histoire, une suite que peu de drames de ce type connaissent au Cameroun : une transmission.

Lisette Claudia Tame Soumedjong a grandi, selon ses propres mots, « parmi les machines » de son père. Elle ne raconte pas son histoire comme une fille d’industriel nostalgique, mais comme une héritière consciente de ce qu’elle porte. Formée à l’étranger dans le métier exigeant de la transformation du cacao, elle aurait pu y rester, comme tant d’autres. Elle a choisi de revenir.

Elle fonde Africa Processing Company SA, aujourd’hui la quatrième usine de transformation de cacao du Cameroun, installée à Mbankomo, au cœur du premier bassin cacaoyer du pays. Sa marque de chocolats haut de gamme, Ca’Oly, s’impose comme symbole de qualité et d’innovation. L’entreprise génère plus d’un milliard de FCFA de chiffre d’affaires et fait vivre près de 200 personnes, directement et indirectement. Elle ne se contente pas de produire des matières premières semi-finies : elle est la seule entreprise camerounaise à couvrir toute la chaîne, de la fève brute au produit fini destiné au consommateur.

Mais le geste le plus chargé de sens reste celui du 26 juin 2026. Ce jour-là, à Bandenkop, le village même où son père et son grand-père ont grandi, sous la conduite de sa société META INVEST SA, elle inaugure l’usine agroalimentaire DENKY. Une cérémonie présidée par le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, en présence du ministre de l’Agriculture, Gabriel Mbairobe, des autorités régionales et d’une foule de producteurs locaux venus célébrer l’événement. Bâtie sur un terrain de trois hectares offert par l’État, l’usine transformera maïs, pommes de terre, mangues, ananas et papayes, avec une capacité annuelle de 5 200 tonnes, et la promesse de centaines d’emplois directs et indirects pour la région.

Et au cœur de cette cérémonie officielle, un hommage a été rendu à la mémoire de Monsieur et Madame Tame Soumedjong.

L’État qui avait, trois décennies plus tôt, signé la mise à mort de SAPLAIT, envoyait cette fois son ministre du Commerce célébrer, sur la même terre, l’œuvre de la fille de l’homme qu’il avait brisé.

Ce que cette histoire nous dit

On pourrait s’arrêter à l’anecdote : une usine qui ferme, une autre qui ouvre, une génération qui passe le relais à la suivante. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel.

Henri Tame Soumedjong n’a jamais eu le luxe de bâtir en paix. Maquisard, prisonnier, exilé, puis entrepreneur traqué pour ses convictions, il a dû reconstruire encore et encore, dans un pays qui ne lui a presque rien épargné. Et pourtant, ce qu’il a transmis n’est pas une rancœur. C’est une vocation. C’est l’idée, intacte, que transformer ses propres matières premières chez soi, pour les siens, est un acte de dignité nationale qu’aucune administration ne devrait pouvoir confisquer deux fois.

Sa fille n’a pas vengé son père. Elle l’a prolongé. Elle a pris l’échec imposé de SAPLAIT et en a fait, à Mbankomo puis à Bandenkop, une réussite qui porte deux noms à la fois : Africa Processing Company et DENKY, mais une seule signature en filigrane, celle d’un homme qui croyait que l’Afrique pouvait transformer elle-même ce qu’elle produit.

Henri Tame Soumedjong repose à Bandenkop. Mais son usine, sous une autre forme, dans une autre génération, tourne à nouveau. Et cette fois, c’est un ministre qui est venu lui rendre hommage.

Mérimé Wilson

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